Tiago Rodrigues : « le théâtre, c’est la vie surlignée »

Après son magnifique Antoine et Cléopâtre passé à Avignon il y a deux ans dans la salle Benoît XII puis au Théâtre de la Bastille cette année, Tiago Rodrigues revient au Festival avec sa nouvelle création, Sopro, construite autour de la souffleuse du Teatro Dona Maria II qu’il dirige depuis plusieurs années. Cristina Vidal est à la fois le point nodal de la dramaturgie, le texte, le personnage principal, et l’ombre qui plane sur ce moment hors du temps au Cloître des Carmes. Nous avons pu rencontrer Tiago Rodrigues pour parler un temps de sa nouvelle création.

Ce qui frappe le plus dans votre travail, c’est sans doute le rapport trouble entre réalité et fiction. Quel sens cela prend-il pour vous ?

Tiago Rodrigues : Le point de départ de ma réflexion est que la fiction fait partie intégrante du réel. C’est souvent décodé chez les gens qui vont voir mes spectacles comme un mélange actif, mais ce n’est pas intentionnel. La fiction est à mon sens aussi vitale que la réalité, c’est une partie de ce que nous vivons. Par exemple, nous connaissons Don Quichotte de Cervantès dans nos gestes, nos expériences, nos savoirs, et le fait qu’il ne soit pas matériel ne l’en rend pas moins réel.

Comment cela prend-il corps dans Sopro ?

Au centre de ce spectacle, il y a la souffleuse. Mais il y a plusieurs niveaux dans l’histoire qui est racontée; c’est parfois la sienne, celle des gens qui ont travaillé dans le bâtiment du théâtre, ou celle des personnages qui ont été joués. L’autre chose importante est la représentation de ces gens, la représentation qu’elle se fait des événements, et celle mise en actes sur scène, puisque sa mémoire est une mémoire complète de quelqu’un qui a vécu dans le monde du théâtre, qui est un monde où la fiction est importante. Le théâtre n’est pas une parenthèse dans la vie, c’est la vie surlignée.

SOPRO (Souffle) - 71e FESTIVAL D'AVIGNON Texte et mise en scène : Tiago RODRIGUES - Scénographie et lumière : Thomas WALGRAVE - Son : Pedro COSTA - Costumes : Aldina JESUS - Assistanat à la mise en scène : Catarina RÔLO SALGUEIRO - Avec : Isabel ABREU - Beatriz BRÁS - Sofia DIAS - Vitor RORIZ - João Pedro VAZ - Cristina VIDAL -
Beatriz Bràs et Vitor Roriz avec Cristina Vidal dans Sopro

Cela fait penser à l’idée d’identité narrative, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’identité que nous nous construisons s’organise à partir de la manière dont nous hiérarchisons les événements du récit de notre vie, la manière dont nous nous représentons nous-mêmes…

Oui, la souffleuse a besoin des comédiens pour raconter son histoire, sinon elle devient elle-même comédienne. C’est toujours comme Don Quichotte, puisque Cervantès se sert de son personnage pour se raconter lui-même aussi. Ici, la souffleuse dit aux comédiens son histoire, elle leur offre. Elle est fidèle à la nature de son personnage.

Vous dites également que Cristina Vidal est une mémoire vive, elle fait vivre les textes et l’histoire du théâtre – elle y a travaillé pendant 39 ans. Elle est très attachée à l’idée du respect du texte, elle connaît de nombreuses répliques par cœur. Cela suit la volonté de faire vivre le patrimoine; or, lorsque vous montez un classique, vous réécrivez toujours le texte. Quelle importance accordez-vous au patrimoine, quel sens a-t-il pour vous ?

J’ai toujours été fasciné par les grandes histoires. Mais si nous avons un héritage, ce n’est pas pour le conserver dans un musée, c’est aussi pour l’interpeller. Je ne me pose pas la question de savoir comment Oedipe pourrait correspondre à 2017, mais plutôt à la manière dont nous pouvons l’interroger à partir de là où nous sommes. Pour moi, il faut retourner aux grandes histoires pour interagir avec elles; de la même manière, ce n’est plus intéressant de savoir si Antigone meurt ou pas, on doit se demander comment elle meurt. Le patrimoine est une matière première, et la réécriture est un geste pour examiner cela. Cela n’a rien de novateur, puisque la réécriture elle-même est un geste patrimonial: Phèdre était un mythe, réécrit ensuite par Euripide, puis Racine a réécrit la pièce d’Euripide. De la même manière, toute l’oeuvre de Shakespeare n’est que réécriture. Je m’inscris justement dans la réécriture comme geste patrimonial.

Propos recueillis par Bertrand Brie
Photos: Portrait de Magda Bizarro et photo de Christophe Raynaud de Lage

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