Star Wars et la philosophie

Avec ses milliards de dollars d’entrées au box-office, ses multitudes de produits dérivés et ses nombreuses séries animées et non animées, Star Wars est LE blockbuster par excellence, devenant par là-même un objet culturel d’intérêt sur lequel il nous a semblé judicieux de nous pencher, afin d’en examiner le contenu d’un point de vue intellectuel et notamment philosophique.

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La sortie de Rogue One, le dernier-né de la saga centré sur l’Étoile de la mort et se déroulant juste avant les événements de Star Wars IV, nous pousse à explorer le côté obscur de la philosophie starwarsienne.

« Il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine… »

En 2004, Georges Lucas affirmait que Star Wars se voulait être un mythe. Or le mythe se conçoit comme une proposition d’explication du monde ou une idéalisation du monde, c’est-à-dire un monde déroulé selon une narration propre qui permet de le comprendre et de mieux l’appréhender. En ce sens, Lucas a très bien assimilé les mythes grecs notamment ceux d’Homère. Le complexe d’Œdipe, le désir d’Ulysse de retourner à Ithaque pour retrouver sa femme Pénélope y sont décrits à la manière ‘Lucas’. Cependant, ce n’est pas une épopée comme le prétend Joseph Campbell mais une aventure avec un engagement fort des personnages qui la vivent. Ulysse souhaite rentrer chez lui alors qu’Anakin est ramené par Qui-Gon-Jon sur Coruscant. Ulysse ne souhaite rien apprendre, Anakin souhaite acquérir et maîtriser la Force. D’ailleurs, le terme Force est intéressant dans ses dimensions plurielles puisqu’il peut renvoyer aussi bien à un élément physique comme un pendule, qui entrainé, peut basculer d’un côté ou de l’autre qu’à un procédé mystique, une connaissance intuitive, secrète qui permet d’approcher le savoir. L’utilisation du mythe a également pour but de porter un œil neuf sur la lecture du présent pour mieux identifier les contours de sa modernité. Les thèmes tels que l’Amour, la Guerre, la Nature sont omniprésents dans Star Wars. Si Anakin rejoint le côté obscur c’est parce qu’il est amoureux de Padmé Amidala, reine de Naboo, et qu’il estime ne pas pouvoir la sauver autrement. Les personnages de Star Wars sont pluriels et multiples et ceux qui sont les plus attachants peuvent être des robots qui évoluent au sein d’un écosystème auquel ils se sont adaptés. Ainsi, quand R2D2 tombe dans une mare, Anakin lui demande s’il va bien, il s‘inquiète pour lui sachant qu’il ne peut pas nager. La technique et la nature sont unies, elles ne font qu’une et, en un sens, c’est ce qu’Homère admirait le plus déjà à son époque. Des pages entières de l’Iliade relatent la pertinence de bien connaitre les courants et les tourbillons, le sens des vents, bref de bien maitriser les pratiques nautiques pour conduire sa flotte. Cependant, à l’inverse de l’Iliade, les personnages principaux de Star Wars tels que Luke, ou Han Solo, même s’ils sont sympathiques, peuvent sembler un peu fade, sans profondeur. En même temps, on retrouve le même attachement aux racines familiales dans les deux œuvres, comme en témoigne le désir constant d’Ulysse de retourner à Ithaque ou le déchirement d’Anakin au moment où il doit se séparer de sa mère. Il est conscient qu’il doit quitter Tatooine pour accéder au statut de Jedi, mais aimerait tellement que sa mère l’accompagne. Qui-Gon-Jin lui réplique sèchement alors que les Jedis ne sont pas là pour sauver les esclaves. Cette phrase cinglante instille le doute dans le rôle joué par les Jedis dans la saga. Ne sont-ils pas supposés défendre la démocratie? L’idée d’Immaculée Conception est aussi sous entendue puisqu’Anakin ne semble pas avoir de père. Son fils Luke porte délibérément un vieux prénom qui vient de lux, la lumière, celle qui entoure tout enfant à sa naissance et qui dessine sa destinée, c’est-à-dire le sort auquel il ne peut échapper, les tourments qu’il va fatalement subir. Son père est obligé de lui révéler son identité, l’histoire familiale tragique, l’héritage de la présence de la Force en lui. Il inscrit ainsi l’histoire dans une généalogie où les mythes ont une suite de la même façon qu’Ulysse aussi bien avec son père que son fils. Certains éléments font penser que Star Wars est une histoire circulaire, en constante répétition. Nous sommes dans un concept Nietzschéen d’éternel retour et Anakin aurait pu susurrer aux oreilles de Luke « Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait: ‘Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau’. Sauf qu’ici, nous avons le coup de génie de J.J Abrams, le réalisateur du dernier film Star Wars. En grand fan de la saga, Il s’est réapproprié l’univers et l’a traduit à sa façon en texte et en images. On est dans un film et ce fait revêt une importance majeure.

« Que la force soit avec toi »

Pour Yoda, devenir un Jedi est plus une démarche spirituelle qu’un acte de pouvoir. En ce sens, il faut faire Un avec l’Univers et abandonner tout égo pour réussir à maîtriser la Force. Ainsi, alors qu’Anakin suit Quo-Gon-Jin pour être formé et devenir plus fort, Luke ne semble mû d’aucun désir de ce genre. Il veut devenir Jedi pour poursuivre sa quête de père et non pour accomplir une quelconque ambition propre. Lorsqu’il doit soulever le faisceau, Luke a peur et indique à Yoda son incapacité à agir sur l’objet, bien trop gros, bien trop volumineux pour qu’il arrive à le déplacer. Mais pour Yoda ce n’est pas une question de taille parce que ce n’est pas du corps qu’est censée survenir l’énergie mais de l’esprit, puisque « des êtres de lumière ils sont ». Luke est empoté, malhabile. Il est conforme aux philosophies bouddhistes qui affirment que plus un personnage est incapable de gérer le quotidien, plus il affirme son détachement des vanités du monde et des biens temporels. Détachement que l’on retrouve chez Yoda, seul personnage à n’avoir aucune raison de posséder quoique ce soit. A l’inverse de Mace Windu, ce puissant et tacticien Jedi a peur d’Anakin, il craint que sa présence ne soit maléfique, n’apporte des catastrophes, il sent en lui les germes du mal. Yoda qui a toujours tenu compte de son avis pour choisir un disciple, se fiera pourtant à son propre jugement. Le même schéma a été suivi par Quo-Gon-Jin dans le choix d’Anakin sans aucune opposition du Conseil. Lorsque le complot contre la République a lieu et que le sénateur Palpatine prend le pouvoir, Anakin est séduit par son discours dualiste, manichéen : « Nous sommes les gentils puisque ceux qui s’opposent à nous sont des méchants ». Ce pouvoir est finalement basé sur une simple opposition dualiste. Son idéologie ne créée rien, ne défend pas de valeurs et ne poursuit pas d’objectif, il est en cela nihiliste, autocentré, se créant par lui-même et s’entretenant autour de lui-même. La présence de deux pouvoirs distincts, en duel, l’un spirituel l’autre temporel, présente dans Star Wars est fortement inspirée de l’histoire Européenne. Ces deux types de pouvoirs sont aussi bien retrouvés dans la royauté française avec la théorie des deux glaives où un gouvernement est toujours représenté pa «deux têtes » : l’Eglise, et le roi, que dans « la symphonie byzantine » de la Russie impériale où, l’aigle bicéphale, emblème inscrit sur le drapeau, symbolise cette forme de pouvoir. Le pouvoir temporel désigne celui des institutions comme le Sénat ou la République alors que le spirituel désigne les Dieux mystérieux comme ceux de l’Univers que l’on voit dans la guerre des Machines. On retrouve donc également l’idée d’une religion polythéiste telle que fondée par les Grecs ou les Romains, avec des divinités qui influencent la vie des hommes et qu’il ne faudrait pas fâcher. L’emploi permanent du terme « La Force » fait référence à la philosophie newtonienne issue des lois générales de la nature. Toute force exercée tend à impulser ou modifier un mouvement et il n’est pas de force qui ne soit pas due à une cause. L’inverse est loin d’être vrai. Ce qui fait poser la question : la force est-elle exogène ou endogène? La capacité de vaincre une résistance par un déploiement d’effort se trouve-t-elle en soi (dans son esprit?) ou en dehors ? Ce débat opposera en partie Leibnitz à Newton ou Descartes autour de principe de physique immatériel et invisible. Cependant ce n’est pas parce qu’on ne peut pas voir la chose qu’elle n’existe pas. La preuve en est la réussite de Luke réussit à soulever le vaisseau spatial en usant de sa force mentale.

« La guerre des étoiles »
Dans l’une de ses nouvelles, Jorge Luis Borges évoque le côté labyrinthique de la vie. Ses personnages errent à la recherche d’une sortie improbable, rencontrant dans leur parcours d’autres gens, se retrouvant ainsi à l’intersection de la vie des uns des autres, modifiant petit à petit leur univers. Chaque trajet est unique, le cheminement dans le labyrinthe se veut une découverte de soi. Star Wars aborde aussi les multivers puisque l’on voyage dans la galaxie. Les univers sont hétérogènes, multiples et adoptent des formes différentes, mais cela semble le milieu naturel de l’ensemble des acteurs. On peut penser à Leibnitz et sa théorie du meilleur des mondes selon laquelle si Dieu nous a installé sur Terre c’est parce qu’elle constitue le meilleur des mondes possibles pour nous. Il aurait pu nous installer dans un autre univers, un monde pire que celui-ci mais il a fait preuve de clémence. On retrouve cette générosité dans l’univers starwarsien et elle englobe jusqu’aux robots avec qui sont installés des rapports apaisés d’humanisation. C3PO fait des bains d’huile car ses articulations lui font mal, il est témoin avec R2-D2 du mariage de Padmé et Anakin. A chaque fois que l’on se penche sur une scène de Star Wars, un lien entre deux idées qui semblent opposées se tisse: les humains et les robots ; le pouvoir terrestre et celui temporel ; la force physique et celle spirituelle ; et bien évidemment le bien et le mal. Jean-Clet Martin opère dans son ouvrage Le mal et autres passions obscures, une inversion de valeurs en plaçant le mal sur la plus haute marche. Mettant de côté toute position morale sur ce concept, il défend l’idée que la vie est toujours en lien direct avec le mal et pour lui, faire de la philosophie c’est se questionner sur la meilleure façon d’accepter le mal comme épreuve pour mieux connaitre l’autre, cheminer vers une meilleure perception de l’altérité. Sur ce sujet dans son Enquête sur l’Entendement Humain, le philosophe sceptique et rationaliste David Hume nous explique que les raisonnements et les idées qui s’agencent les unes les autres sont justement dus à notre perception, notre expérience. Nous avons souvent tendance à rechercher dans l’inconnu quelque chose qui ressemble à une expérience déjà vécue. Dans Star Wars, malgré un univers onirique inédit, le raccrochement à notre monde est prégnant dans plusieurs scènes, jusqu’aux chemins de pensée empruntés par les robots.

« Je suis ton père »
Dans plusieurs scènes, Star Wars semble faire référence à Hamlet d’une part et au complexe d’Œdipe d’autre part. Hamlet doit venger son père qui a assassiné son oncle Claudius. Mais il n’y arrive pas. Son attitude hésitante est assimilée à de la procrastination. Lacan l’analyse comme une incapacité à agir de façon immorale. Être père, c’est une assomption, c’est la capacité de dire à son enfant « je suis ton père », d’affirmer une filiation qui inscrit aussi bien l’enfant que le parent dans une lignée. La rupture de la lignée par l’assassinat violent du père peut être vue comme une désorganisation traumatique, la douleur sera en permanence réactualisée et pour certains, seule la vengeance permet de l’estomper. Le complexe d’Œdipe est également basé sur un arrêt brutal de la filiation. Œdipe tue son père et couche avec sa mère. Or, Œdipe « ne savait pas » et « ne voulait pas » faire cela. C’est cela qu’est l’inconscient, agir sans savoir ce qui nous motive. Cela déresponsabilise celui qui commet l’acte. Œdipe est poussé à faire cela, est destiné à cela, ce sont les Dieux qui l’ont voulu. Il n’a donc pas le choix. Dark Vador en disant « Je suis ton père », devient à l’instant même père, cette phrase a une valeur performative. Son objectif n’est pas d’être le père de Luke en tant qu’Anakin mais de le devenir en tant que Dark Vador, celui qui a basculé du côté obscur et d’affirmer ainsi une filiation relative à ce côté. De même, lorsque Dark Vador demande des nouvelles de Padmé, Palpatine lui apprend sa mort. Il pousse alors le même « non » rugissant que Luke lorsqu’il découvre que Dark Vador est son père. Anakin perd sa femme et Luke retrouve un père, nous sommes en plein tragédie avec le spectacle de passions en lutte contre elles-mêmes. Le Désir de vaincre nous confronte souvent au tragique, il nous confronte à la mort et à la perte. Ne peut désirer que celui qui peut faire face à la perte. Un fils ne peut pas épouser sa mère, il doit perdre son statut d’être désiré pour aimer à son tour. Si Hamlet ne parvient pas à tuer Claudius, c’est parce qu’il refuse de prendre la place de son père dans l’amour de sa mère. Pour Lacan, cette incapacité d’exécuter l’assassin du père provient de l’incompréhension de Claudius face au comportement de sa mère : comment a-t-elle pu coucher avec l’ennemi de son père ? La problématique soulevée est celle de la perte et de la castration. Lorsque Luke ôte le masque à Dark Vador, il lui dit « je veux te voir de mes propres yeux ». Le masque retiré correspond à la chute du Grand Autre, ce n’est plus ce personnage effrayant avec la respiration haletante et difficile mais un être vulnérable capable d’émotions. Pour Freud, la perte du père est fondamentale dans l’interprétation du désir, il en parle de manière étendue dans son ouvrage l’interprétation des rêves ou il révèle son cas dans la préface. Freud écrit :[Ce livre est] un morceau de mon auto-analyse, ma réaction à la mort de mon père, l’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme. Palpatine, par sa maîtrise du côté obscur, conforte le basculement de Dark Vador en le nommant pour la deuxième fois. Anakin redevient un père et non plus le père. Luke a dépassé son père. La confrontation duelle s’achève et la narration s’inscrit dans l’idée du fils prêt à sauver le père, idée centrale de la judéo-chrétienté.

Pour aller plus loin :

– Hors-série du journal le Point « Aux sources de Star Wars»
– Hors-série du journal le Point « Aux sources de Star Wars Tome II »
– Hors-série de Philosophie Magazine « Star Wars, le mythe tu comprendras »

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