Sopro, au creux de l’oreille

En 2015, Avignon découvrait Antonio e Cleopatra de Tiago Rodrigues dans l’ambiance feutrée de la salle Benoit XII, le public subjugué par la douce tendresse qui s’en dégageait. Cette année, Tiago Rodrigues investit le Cloître des Calmes avec Sopro, ou Souffle, qui nous offre la possibilité de rencontrer la souffleuse du Teatro Dona Maria II de Lisbonne que Tiago Rodrigues dirige. Alors que se soulèvent les rideaux de la scénographie sous le souffle du Mistral, s’ouvre une parenthèse enchantée de deux heures dans le microclimat avignonnais. Heureux écrin de beauté, Sopro vient susurrer à l’oreille des spectateurs toute la poésie du geste théâtral.

Cristina Vidal est l’une des deux derniers représentants portugais d’un métier en voie de disparition, celui de souffleur. Lorsque Tiago Rodrigues lui a proposé de créer un nouveau spectacle autour d’elle, celle qui agit dans l’ombre de la scène depuis déjà trente-neuf ans, celle que personne ne voit mais qui est la mémoire vive d’un des plus grands théâtres d’Europe, elle a refusé net. C’était sans compter sur l’opiniâtre volonté de Tiago Rodrigues d’incarner un temps ce souffle qu’elle dispense aux acteurs, cette matière qu’elle garde en elle comme autant de textes vivants, toujours. S’entrelacent alors plusieurs récits ; celui de la proposition, où le génial Vitor Roriz interprète Tiago Rodrigues, le « directeur de mon théâtre » comme l’appelle la souffleuse, celui de ses moments vécus au théâtre, depuis sa première fois déjà dans le trou de la souffleuse parcourant ensuite sa vie dans l’institution. Enfin, les récits de ces personnages qui habitent le théâtre comme autant de fantômes de chair et d’encre, comme autant de représentations sur les planches usées du Théâtre National.

SOPRO - SOUFFLE - FESTIVAL D'AVIGNON - 71e EDITION

Puisque Cristina Vidal c’est aussi ça : l’intrication de la réalité et de la fiction comme élément du réel. Elle donne à chaque comédien le nom de l’un de ses rôles marquants et continue à faire vivre ces femmes et hommes de papier par l’entremise de ces artisans des planches, et eux prennent ou reprennent corps au théâtre le temps d’une scène. Tout au long de ces deux heures, elle leur souffle leur texte pour ne jamais rentrer dans la lumière jusqu’à l’acmé de ce Souffle envoûtant, alors qu’on lui demande ce qu’elle dirait si elle devait être seule sur scène un jour. Lorsqu’un à un sortent les comédiens, ces femmes et ces hommes d’une simplicité, d’une sobriété et d’une beauté éclatantes, ne reste que Cristina Vidal qui prononce enfin ces sept vers de Bérénice qu’elle n’a jamais pu souffler à sa directrice lors d’une représentation. Tous écoutent en silence cette femme restée derrière ceux qu’elle sauve chaque jour durant – pour reprendre les termes de sa directrice. La respiration des spectateurs des Carmes se cristallise quelques secondes dans le souffle de Cristina Vidal. On ne garde alors plus que l’étrange sensation d’avoir touché, d’avoir senti, un instant suspendu comme on en sent rarement, un instant d’une sensibilité fulgurante qui prend au cœur et au corps. La gorge serrée devant tant de générosité et de tendresse, on reste muet, comme si un diamant brut d’une étonnante clarté s’était naturellement enchâssé dans une monture d’orfèvre. Et on voudrait que ce bouleversant moment de partage reste longtemps murmuré au creux de notre oreille.

Bertrand Brie

Jusqu’au 16 au Cloître des Carmes.
En 2018-2019 au Théâtre de la Bastille.
Photos: Christophe Raynaud de Lage

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