Sœurs, l’implacable violence des mots

Après la première répétition de la scène commune de Marina Hands et Audrey Bonnet dans Actrice en octobre 2017, Pascal Rambert décide d’écrire Sœurs. Mettant en scène les deux comédiennes dans une histoire de famille gangrénée par le ressentiment tissé au fil des années, le texte de Sœurs et les deux interprètes dégagent une violence rare qui laisse coi.

Crédits photo: Pauline Roussille

Alors que le public ne s’est pas encore tu, Audrey et Marina débarquent en trombe sur scène, nous faisant immédiatement plonger dans le conflit. Audrey Bonnet, valise à la main, crache sa rancune au visage de sa sœur, entament ainsi un échange absolument tonitruant, tant dans les mots que dans les corps. Les postures raidies, les paroles presque toujours criées, les mots d’une violence infinie frappent le spectateur, lui laissant quelques temps de trêve qui ne sont jamais très long – les braises ne s’éteignent jamais vraiment et alors le feu du langage vient embraser les comédiennes toujours plus fort.

Pascal Rambert nous livre ici un spectacle pour le moins assourdissant. La diction outrée, caractéristique de la profération du texte dans les mises en scène de l’artiste, vient soutenir avec brutalité la morsure des mots. Le venin du temps a manifestement fait son œuvre et l’accumulation des haines jamais réglées, une colère en entraînant toujours une autre, vient s’écraser avec force et fracas, nous laissant abasourdi. On peine à se laisser émouvoir tant la déflagration sur scène semble importante et nous submerge surtout avec force. Mais l’émotion ne semble pas le cœur du sujet ici, la force du texte de Rambert réside plutôt dans sa manière de développer avec finesse l’articulation d’un conflit larvé depuis toujours et qui éclate à l’occasion d’une dernière mesquinerie : Marina n’a pas prévenu sa sœur Audrey qu’elle organisait un séminaire, et cette dernière est arrivée, seule avec sa valise. Cette histoire insoluble où la haine se mêle à l’amour, où la jalousie cristallise toutes les tensions, ce hurlement de l’intime au cœur duquel sourd l’envie définitive d’en découdre et l’impossibilité de revenir aux origines, est un véritable tour de force. La puissance de la charge émotionnelle offerte aux spectateurs dans les mots et les larmes, dans le conflit des corps, par Audrey Bonnet et Marina Hands ne peut, en tout cas, pas laisser indifférent.

Bertrand Brie

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