Rencontre avec Pierre Pica, voyage au cœur d’une pensée

L’autrice et metteuse en scène Emilie Rousset présente depuis le 15 octobre et jusqu’au 20 le premier de ses deux spectacles programmés par le Théâtre de la Cité Internationale et le Festival d’Automne dans le cadre du programme New Settings de la Fondation Hermès, Rencontre avec Pierre Pica. Dans cette création singulière, les spectateurs sont invités à se plonger dans le chemin sinueux de la pensée du linguiste Pierre Pica, qui fit une étude au temps long sur la question du nombre dans la langue des Munduruku, peuple installé en Amazonie. L’artiste manie avec finesse les méandres d’une pensée hautement complexe autant que l’humour dans un spectacle parfois ardu mais passionnant.

« C’est bon, je suis bonne » entend-on Manuel Vallade dire depuis cet étrange plateau blanc délimité par des stores amovibles. Résonne alors la voix d’Emmanuelle Lafont, que l’on devine être celle qui porte la parole de Pierre Pica. S’ensuit une série de conversations entrecoupées de séquences sonores alliant bruissements électroniques et sons de la forêt, durant lesquelles la lumière décline et les quelques feuillages tropicaux pointant derrière les stores et près des projecteurs ombragent de large pans de la scène.

Une chose est sûre, l’écriture d’Emilie Rousset est définitivement singulière. Elle qui déclarait justement dans Le Monde le caractère mouvant de la notion d’auteur part ici d’un matériau réel : ses conversations avec Pierre Pica ; pourquoi donc le terme « rencontre » dans le titre du spectacle, qui n’a absolument rien d’anodin ? On semble deviner, derrière un tel choix sémantique, le travail textuel qui fut fait à partir de la matière issue des entretiens, travail qui offre au spectateur un véritable voyage au cœur de la pensée d’un intellectuel aussi drôle qu’étonnant. On s’installe dans le temps long de la pensée, avec une temporalité qui parfois s’allonge et est émaillée de fulgurances qui semble, d’un coup, éclairer le propos, comme si l’on cheminait au fil de dix ans de réflexions, parfois errantes ou laborieuses, mais qui aussi s’éclairent de lumineuses saillies qui dissèquent nos usages avec brio et désir. On se perd parfois pour mieux se retrouver, on se laisse porter, et l’on accepte de ne pas tout comprendre, comme Pica qui s’étonne de certains phénomènes sans toujours parvenir à les saisir. Si la plongée dans le processus réflexif une telle pensée, aussi complexe, aurait pu être des plus arides, elle est largement facilitée par l’humour qui se dégage du personnage dépeint par Emmanuellle Lafont jusque dans ses moindres bégaiements, dans ses mimiques comme dans ses bizarreries drolatiques – ses phrases absolument incompréhensibles qu’il n’achève jamais, ses postures, ses réactions parfois surprenantes… bref, un personnage haut en couleur –, autant que d’Emilie Rousset, représentée par un Manuel Vallade tantôt blasé, tantôt troublé, tantôt en plein bouillonnement intellectuel, suivant les élucubrations intellectualo-poétiques de Pica en participant pleinement à la réflexion en marche, ou en l’assénant de « je sais », « j’ai compris oui » et autres répliques faisant parfois de ces scènes de maïeutique de doux moments d’absurdité. On ne peut que recommander cette Rencontre avec Pierre Pica, aussi intellectuellement stimulante qu’étonnante, et attendre avec impatient le prometteur « Grand Débat » dans lequel on retrouvera la virtuose Emmanuelle Lafont, avec le non moins excellent Laurent Poitrenaux, toujours au TCI.

Bertrand Brie

Vous pourrez retrouver «Rituel 4: Le Grand Débat» d’Emilie Rousset au Théâtre de la Cité dans le cadre du Festival d’Automne et du programme New Settings de la Fondation Hermès du 10 au 15 décembre.

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