Phia Ménard: « Saison sèche, c’est la saison sans amour »

Crédits photo: Jean-Luc Beaujault

Nous avions déjà vu P. P. P. au Monfort Théâtre il y a trois ans ; Phia Ménard présentera Saison Sèche, son nouveau spectacle, à partir du 17 juillet au Festival d’Avignon. Nous avons eu la chance de lui poser quelques questions, assis à une table du Cloître Saint-Louis.

L’Artichaut : Vous venez initialement, du cirque, quelle incidence cela a-t-il eu sur le rapport au corps dans votre travail ?

Phia Ménard : J’ai effectivement fait du cirque il y a maintenant plus de vingt-cinq ans. Il s’agissait à l’époque de réaliser des prouesses avec son corps, de le surpasser. Quand le corps est jeune, on a une grande conscience de son potentiel. Aujourd’hui, c’est lointain, mais cela reste en dialogue dans ce que je propose sur scène ; il ya un rapport très exigeant au vrai puisque j’ai tout bonnement horreur du faux, de ce qui est factice. Il s’agit de montrer des actes vraiment vécus, puisqu’au cirque on ne peut pas tricher. Si on joue, on tombe, on peut vraiment mourir. Au théâtre, je garde ce rapport au vrai.

A. : Comment ce travail sur le corps coïncide-t-il avec la réflexion sur l’identité de genre et les assignations de genre, très présente dans Saison Sèche ?

Phia Ménard : Le genre est en réalité un faux sujet, je m’en rends compte un peu plus chaque jour dans mon travail ici. Le vrai problème est, comme vous dites, l’assignation. On est dans une société patriarcale avec une histoire lourdement ancrée dans la pensée judéo-chrétienne, et on se sert de ces vieux écrits pour exercer une violence. L’assignation de genre, et tout ce que cela amène de codes auxquels il faut se soumettre, crée une hiérarchie et donc de la violence.

A. : Comment exprimer la violence dans le cadre de ce rapport à la vérité, si central dans votre travail ?

Phia Ménard : Dans Saison Sèche, on voit sept femmes enfermées dans une structure dans laquelle elles ne peuvent se mettre debout, et dont le plafond descend et remonte sans qu’elles puissent le contrôler. Elles portent des robes blanches, construites selon la moyenne de leur corps, et qui suivent donc les critères de beauté et de mode, qui ne conviennent vraiment à personne. Je peux également vous dire qu’elles ne portent pas de culotte, le moindre geste est donc un geste de soumission, elles sont complètement à découvert.

Crédits photo: Jean-Luc Beaujault

A. : Et comment se matérialise donc cette mise à mal des assignations de genre au plateau ?

Phia Ménard : On dit clairement aux spectateurs que nos corps de femmes sont assignés, que la femme, dans la société, est soumise au patriarcat. Je suis allée fouiller dans des références de l’histoire de l’art, parmi lesquelles, le film Les Maîtres fous de Jean Rouch. Il y filme les Haukas, une société qui performe des rituels qui se transforment en transe, dans lesquels ils incarnent les colons de l’époque, détruisant ainsi le rapport de soumission. Peut-être y sont-ils arrivés, je pense que cela a sans doute servi. Ici aussi, il faut sortir de la soumission par la création d’un rituel.
Cela a une valeur particulière, puisque j’ai moi-même fait l’expérience de l’identité, et je sais donc qu’il s’agit d’une construction sociale. Dans Saison Sèche, on se joue de cette construction sociale, les femmes reprennent possession de leurs corps, se débarrassent des codes féminins et créent des avatars qui constituent leur identité masculine, ce qu’elles seraient si elles devenaient des hommes.

A. : Quel est donc la place du rituel au théâtre, et dans ce spectacle particulièrement ?

Phia Ménard : Dans un rituel, il y a toujours une trace, quelque chose qui reste.  L’archéologie s’attelle à chercher des traces du passé, et les usages correspondants. On tâche décortiquer quelque chose qui n’a pas fait l’objet d’une transmission directe, ni orale, ni écrite. Au théâtre, la trace est directement transmise, on se souvient toujours de certains moments. Ici le rituel s’exprimera aussi par la trace qu’il laisse chez le spectateur, qu’elle soit du dégoût, du désir ou du plaisir… mais en tout cas, un saisissement, une perturbation, un trouble.

A. : D’où vient ce titre, Saison sèche ?

Phia Ménard : Après la ménopause, on renvoie souvent les femmes à la sécheresse vaginale. Mais ici je fais référence à la grève du sexe. Lorsque les Athéniennes ont compris qu’elles enfantaient pour élever des soldats qu’on enverrait à la guerre contre Sparte, elles ont arrêté d’enfanter.  Les femmes enfantent des deux sexes, et c’est là le plus grand des pouvoirs (ndlr : Françoise Héritier en parle dans Masculin/Féminin). Je pense également au Libéria : la guerre s’est arrêté grâce aux femmes qui ont arrêté d’enfanter, et donc d’envoyer des soldats au front. Saison sèche, c’est la saison sans amour.

Crédits photo Jean-Luc Beaujault

A. : Comment réussir à renverser le pouvoir patriarcal selon vous, puisqu’il s’agit là de se battre contre les assignations ? Quel rôle peut prendre la scène ?

Phia Ménard : Le pouvoir ne se rend pas, quelqu’un qui a le pouvoir, il garde et il veut le garder. Le pouvoir est toujours pris par la violence ; nous sommes les héritiers des révolutions. Celle de 1789 fut réussie, la Commune a duré peu de temps, et Mai 68 a changé des choses mais n’a pas eu les conséquences escomptées.
Il y a, cela dit, un autre point de vue : celui du dégoût. Peut-être qu’un jour, les hommes ne se reconnaîtront plus dans cette situation, et qu’ils n’accepteront plus de jouer un mensonge. Dans nos sociétés et dans toutes celles qui viennent du livre – quel qu’il soit, Bible, Torah, Coran… – naître femme, c’est naître avec un handicap. Avant l’arrivée de la société du livre, existaient les sociétés matriarcales, dans lesquelles on respectait par-dessus tout le corps féminin. La pensée judéo-chrétienne l’a culpabilisé et a internalisé cette culpabilité. Alors si le moyen est le dégoût, l’assignation allant dans les deux sens, il faut que les hommes se rendent compte de l’absurdité de cette situation de domination patriarcale. Les récentes affaires, Weinstein, Me Too… on l’a vu, libèrent la parole. Elles exigent une justification masculine et font donc émerger le doute chez les hommes. Aujourd’hui, je dis aux hommes que je connais « N’as-tu jamais agi vis-à-vis d’une femme d’une manière qui te fait te demander si c’était vraiment justifié ? Rappelle-toi qu’étant enfant, la première personne vers laquelle tu courais, c’est ta mère. Chaque geste injuste que tu fais subir aux femmes, tu le fais aussi subir à ta mère. »

A. : La scénographie semble prendre une place prépondérante dans le spectacle. Dans la réflexion que vous développez, cela fait penser à une structure tant physique que métaphorique qui renverrait à la structure patriarcale.

Phia Ménard : C’est tout à fait ça. La scénographie chez moi n’est jamais un décor, c’est une matière ; c’est la raison pour laquelle il y a toujours un acte de transformation. Dans le travail, je me suis demandé quel était, pour moi, le symbole le plus fort, étant passé du corps de l’homme à celui de la femme ?
En tant qu’homme j’allais partout sans avoir à me justifier. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, dans certains endroits je dois me cacher, je ne peux pas emprunter n’importe quelle ruelle sombre sans que l’on me fasse de remarque – j’en ai eu l’exemple probant il y a deux jours ici-même… ça me rappelle que je suis devenu une proie.

J’ai donc construit une scénographie blanche, rapport à l’invisibilisation des femmes mais aussi à la virginité, à la pureté puisque ce sont là les valeurs généralement assignées aux femmes dans la Bible. Le plafond mobile qu’on ne maîtrise pas représenterait le plafond de verre, qui écrase les femmes et parfois leur laisse un peu d’air, mais finit par retomber sans qu’on puisse le retenir. Quand il s’ouvre et que l’on distingue l’ensemble de la structure, il n’y a pas de fenêtre, mais des meurtrières – c’est très symbolique. La question est de savoir si l’on est du bon côté de la meurtrière ou non – je peux renvoyer au panoptique de Foucault, et à l’ensemble de Surveiller et Punir, qui explique bien ce rapport. Ces murs qui semblaient infranchissables s’effondrent par la honte parce qu’ils deviennent insupportables. On n’utilise ici que des symboles pour recréer tout ce système : la meurtrière est un symbole, le fait que les femmes ne puissent cacher leur sexe est un symbole…
Souvent, ceux qui ont peur que l’on renverse leur pouvoir utilise l’argument naturaliste, expliquant que la violence est dans la nature de l’homme. Mais dans la nature, jamais un animal ne torture sa femelle ; à la rigueur il peut tuer ses fils, ou la manger si elle est déjà morte. On remarque bien là l’hypocrisie de ce raisonnement masculin : si ces situations précises arrivaient, on pourrait dire que l’homme est vraiment un être de nature, et que la culture n’a rien avoir là-dedans (ndlr: on peut relire à ce sujet, les mots de Françoise Héritier).

Propos recueillis par Bertrand Brie

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