Love, intimités marginalisées

The dress rehearsal of "Love" directed and written by Alexander Zeldin at the Dorfman Theatre at the National Theatre. NO EMBARGO

Le metteur en scène prometteur Alexander Zeldin et son spectacle Love faisaient partie des grandes attentes de ce Festival d’Automne. Programmé à l’Odéon pour son premier passage en France, le jeune artiste propose un récit d’une grande simplicité dans lequel le public est placé au cœur du dispositif. Aussi troublant que touchant, Love porte au plateau une galerie de personnages attachants réunis dans un foyer social pour les individus en situation de mal-logement.

Crédits photo: Sarah Lee

Une famille recomposée, un homme entre deux âges et sa mère vieillissante, une soudanaise qui attend sa famille, et un syrien de passage : voici les individus qui cohabitent dans ce foyer social tenu par les autorités publiques comme solution de transit pour ceux qui n’ont pas de logement. Alexander Zeldin propose une plongée au cœur de la marginalisation sociale et de la souffrance qu’elle engendre par le prisme de l’intime ; certaines situations prêtent à rire – on pense au shampooing au liquide vaisselle qu’inflige l’homme à sa mère au-dessus de l’évier de la cuisine – mais toutes sont empreintes de la lassitude douloureuse que subissent ceux qui, alors que le foyer devait être une solution temporaire, doivent rester parfois jusqu’à un an. Les spectateurs assistent aussi bien aux frictions nées de la cohabitation qu’aux problèmes administratifs et à des problématiques personnelles qui peuvent rapidement prendre une importance majeure dans un tel contexte – qu’il s’agisse de l’incontinence cette femme âgée ou de la grossesse de la mère de famille.

Zeldin dépeint ces êtres à la fois par un travail du corps et une caractérisation remarquable au plateau, autant que par des dialogues d’une simplicité cristalline mais qui nous plongent dans la situation douloureuse que chacun d’entre eux vit. On est tour à tour émus, attendris, surpris par épisodes de vies qui se déroulent sous nos yeux. Littéralement sous nos yeux, puisque les Ateliers Berthier, ont, pour l’occasion, été aménagés dans une sorte de dispositif trifrontal, et les gradins avancés vers la scène afin que le public soit pleinement immergé dans le récit. Si le dispositif fonctionne effectivement bien lorsque l’on est installé dans les premiers rangs, le voyeurisme qu’il instille peut être parfois troublant – le pathos qui se dégage de certaines situations et qui culmine au terme du spectacle ne se mute-t-il pas en une sorte de condescendance bienveillante, le fait d’être plongé au cœur de la narration faisant du spectateur une sorte de protagoniste intradiégétique débordant d’empathie ? Annihile-t-il tout regard critique ? Sans doute l’empathie entière et troublante que suscite le spectacle est-elle l’objectif du metteur en scène et de ce point de vue, c’est réussi. Peut-être pourra-t-on regretter l’absence d’un véritable propos politique, ou le fait que le réfugié syrien et la femme originaire du Soudan ne soient que très rapidement esquissés. Ceci dit, les questions justement suscitées par un tel dispositif ne mènent-elle pas à une réflexion politique ? Love ouvre de nombreuses questions que chacun saura creuser à sa manière, et c’est sans doute ce qui en fait une œuvre aussi émouvante qu’intéressante.

Bertrand Brie

Love se joue aux Ateliers Betrthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne jusqu’au 10 novembre. Vous pourrez également retrouver l’autre spectacle d’Alexander Zeldin, Beyond caring, à La Commune – CDN d’Aubervilliers du 29 mars au 6 avril 2019.

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