Les eaux calmes d’Antigone

Pour son deuxième passage à Avignon, le metteur en scène japonais et directeur du Shizuoka Performing Arts Center Satoshi Miyagi a décidé de s’atteler à une Antigone renouvelée. Coutumier des ambitieux défis, Satoshi Miyagi investit la Cour d’Honneur après avoir joué le Mahabharata à la Carrière Boulbon en 2014, transformant les difficultés de cette gigantesque scène à ciel ouvert en véritables atouts.

La marque de fabrique de l’artiste japonais est sans doute l’interculturalité qui offre aux spectateurs des œuvres imprégnées des traditions du théâtre japonais. Ici, la pièce de kyogen précédant Antigone permet de se remémorer la trame narrative, mais ce n’est qu’un élément parmi d’autres. Séparation entre le travail du corps et de la voix, musiciens à l’arrière de la scène, l’habile entrecroisement des rôles du chœur de No et du théâtre antique, Miyagi multiplie les emprunts, et fait d’Antigone un spectacle d’une lenteur contemplative qui donne à chacun la possibilité d’entendre véritablement le texte et de s’imprégner de cette ambiance mystique qui pénètre l’esprit.

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Mais ce qui frappe par-dessus tout, c’est sans doute l’esthétique impressionnante qu’il développe dans la Cour d’Honneur. Scénographie faite d’eau et de rochers comme autant de promontoires, lumières soignées qui permettent un jeu d’ombres sur le grand mur arrière de la Cour, costumes sublimes et travail du corps au millimètre. On sort admiratif des expressions iconoclastes de cette Antigone toute de blanc vêtue, et de la musicalité de la langue harmonieusement accompagnée par les chœurs – qui récitent le texte en même temps et offrent ainsi une dimension quasi-mystique à la parole étonnante, ritualisée – et les musiciens qui œuvrent tambours battants pour offrir au texte l’épaisseur dont il a besoin pour faire écho. Si l’avalanche de classiques revisités aujourd’hui n’est pas toujours une bonne chose, on se réjouit ici d’avoir la chance d’assister à une si belle Antigone, sans violence aucune mais empreinte d’une spiritualité et d’une dévotion qui offrent au texte une superbe tribune au texte de Sophocle. Quand enfin l’épilogue crépusculaire en forme de cérémonie apaisée sonne le glas de la représentation, on se laisse émouvoir par la beauté et l’harmonie de ce qui vient de nous être montré, de cette force tranquille à la générosité discrète. Et le public de la Cour de remercier cette formidable troupe en se levant, galvanisé par cette belle rencontre.

Bertrand Brie

Jusqu’au 12 juillet dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes
Photos: Christophe Raynaud de Lage

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