Les Bâtards Dorés: « Peut-on juger en faisant l’économie de l’expérience ? »

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

Après être passé par le Festival Impatience, dont ils furent les lauréats, les Bâtards Dorés, jeune collectif de comédiennes et comédiens, avec également un créateur lumière et scénographe – parmi lesquels Lisa Hours, Manuel Severi, Jules Sagot, Romain Grard, Christophe Montenez de la Comédie-Française et Lucien Valle – passent quelques jours dans le Gymnase du Lycée Saint-Joseph à l’occasion du Festival d’Avignon. Nous avons pu leur poser quelques questions sur leur travail.

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

L’Artichaut : Comment se passe une création en collectif ?
Romain Grard : Dans le collectif, il n’y a pas de metteur en scène, on est tous comédienne ou comédien. On parle beaucoup, et la seule règle et qu’un désaccord donne le droit de poser un véto, toute les décisions se prennent à l’unanimité. Du reste, notre manière de travailler dépend vraiment de nos envies du moment, il n’y a pas de mode de travail précis : on peut passer au plateau, discuter, aller au brico pour acheter du matériel qui nous fait envie et tester des effets…

L’Artichaut : D’où vous est venu l’envie de travailler sur Méduse alors ?
Jules Sagot : Au départ c’était une commande de la Manufacture Atlantique à Bordeaux, en 2015, pour le Festival Novart. Ils proposent des banquets littéraires, dans lequel s’intègrent des lectures. On était pas loin du bicentenaire du radeau, on connaissait le tableau de Delacroix qui nous intéressait particulièrement, et on s’est penché sur l’histoire de la frégate et de son naufrage qui nous a semblé assez large pour y intégrer notre écriture. Après une résidence de travail, on a décidé d’en faire un spectacle.
C’est toujours un défi de se lancer dans un spectacle, puisqu’il nous faut des salles un minimum équipées, avec du matériel, et notre travail de création est long. Pour l’instant, on n’a presque jamais été payés pour créer, c’est compliqué de s’intégrer dans les rouages de production habituels, avec tous ses standards, les sorties de résidence… quand on a notre manière de travailler.
Romain Grard : Dans le travail, on teste beaucoup de choses, mais tout ne reste pas. Même là, depuis Impatience, on a retravaillé des éléments. On fonctionne de manière plutôt empirique.

L’Artichaut : Quel est le rôle du spectateur dans votre travail ?
Manuel Severi : Dès que le public a accès au théâtre il se passe des choses. Savigny signe son ouvrage, et le public est trié. Douze spectateurs sont choisis pour être officiers, ont une loge spéciale et un traitement de faveur – ils sont à l’ombre, assis, on leur sert du champagne, et ils ont des places réservées dans la salle…
Romain Grard : On a donc les matelots – le public lambda – d’un côté, et les officiers de l’autre. Tout ça sert à retranscrire la hiérarchie qui s’est créée à l’intérieur du radeau, sur lequel les puissants étaient au centre et étaient en possession des armes, tandis que les matelots étaient plus proches des vagues.
Jules Sagot : C’est une sorte de microsociété ; on essaie, dès le début du spectacle, de créer une tension liée à ces disparités de traitement. Il y a également des jurés, sélectionnés sans le savoir, qui vont délibérer à la fin du spectacle dans une salle annexe, et leur discussion est retransmise au plateau sans qu’ils le sachent.
Manuel Severi : Le spectateur est vraiment partie prenante du spectacle. Une fois passé le tribunal, Pessoa ouvre sur l’envie d’éprouver la vie, et la dernière partie, elle, ouvre sur le fait d’éprouver la tragédie et ses sensations avant de revenir enfin sur la notion de justice qui nous dépasse complètement.
Jules Sagot : Ceci dit, on change beaucoup les modalités de jeu, et on n’a pas particulièrement de préférence entre la participation et la mise à distance. On veut juste que ça modifie les gens, et on livre ce que l’on a à dire de façon frontale et volontaire – raison pour laquelle je dois vraiment investir l’acte et la raison pour laquelle je l’accomplis, il ne s’agit pas simplement d’un message à délivrer. C’est aussi dans ce rapport direct que réside la force du théâtre. Dans un monde où il y a un filtre, une mise à distance partout – notamment avec les écrans – le théâtre fédère et rassemble.
Romain Grard : De manière générale, on n’a pas vraiment d’espace de plateau, ça déborde, on investit avant tout un lieu plutôt qu’un rapport frontal. Il y a une véritable volonté de questionner le lieu lui-même, puisqu’en ce qui nous concerne, ça ne va pas de soi. On rêve d’un lieu complètement adaptable.
Manuel Severi : Interroger le quatrième mur, c’est aussi interroger la spécificité du théâtre, et se demander comment créer l’inédit. Dans notre précédent spectacle, Princes, la participation était plus brute. Ici, c’est cette manière-là que l’on trouvait plus juste. Cela dépend vraiment de ce que l’on veut dire, et de ce qui nous semble le plus judicieux pour l’exprimer.
Jules Sagot : Notre nom, les « Bâtards » vient de là : on jongle avec les modalités de jeu en fonction de ce qu’on dit à tel ou tel moment du spectacle ; on ne se pose pas directement la question de la participation, mais elle intervient en fonction de ce que l’on teste.
Romain Grard : C’est une façon de travailler qui est complexe, puisque, plus on avance, plus on se rend compte aussi des limites du théâtre, la liberté de création pouvant être très cloisonnée. En ce moment je travaille sur un projet de boîte de nuit théâtrale qui serait plus immersive. La logique professionnelle veut que l’on est parfois amené à jouer dans des lieux qui ne conviennent pas toujours à la liberté complète que l’on recherche.

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

L’Artichaut : La notion de conflictualité semble particulièrement prégnante dans votre travail, comment se manifeste-t-elle exactement ?
Jules Sagot : Le radeau n’a été qu’une question de conflits. La question de départ fut : qu’est-ce que juger ? D’où la notion de conflit, puisqu’on ne juge que des conflits, qu’il s’agisse de concepts ou d’individus.
On essaie ici d’aborder divers angles d’attaque, et ainsi de recréer une sorte de procès idéal qui ne fait pas l’économie de l’expérience afin que les gens se rendent compte de la complexité de ce qu’est porter un jugement. Dans nos sociétés, on juge souvent sans connaître les faits.
Manuel Severi : La question que je me pose avant tout, et que je tâche de poser aux spectateurs, c’est « quelle place j’aurais occupé sur le radeau ? qu’est-ce que j’aurais fait ? ». J’essaie de me mettre moi-même en conflit. Dans la mesure où on peut aussi reconnaître la question de la migration dans le récit abordé, les idées qui se confrontent peuvent aussi mettre beaucoup de choses dont nous entendons parler quotidiennement en perspective.
La première partie du spectacle est très réflexive ; avec Pessoa, on est dans du corps, ce n’est plus palpable. Cela touche une autre manière de créer le conflit. On essaie de placer le spectateur au cœur de ces conflictualités pour inviter à une prise de conscience physique et mentale.
Romain Grard : Ce qui est intéressant à voit aussi, c’est comment le système va s’effondrer, et comment l’on rentre alors dans un système de survie. Ce sont des choses très simples mais inimaginables quand on ne les expérimente pas. Où est alors la vérité, comment revient-on d’une tragédie comme celle-là ? Peut-on juger en faisant l’économie de l’expérience ?

L’Artichaut : Une autre chose à laquelle vous semblez attacher de l’importance : la question de l’utopie. Quel est votre rapport à la réalité, et à l’utopie ?
Jules Sagot : On ne fait pas de documentaire, politiquement on a peu de connaissances… il n’y a aucunement l’idée de s’ancrer dans le réel dans notre travail. Il y a toujours l’idée qu’on est beaucoup plus complexes et plus vastes que ce qu’on croit par instant, et que l’on devrait donc être plus à l’écoute de l’autre.
Romain Grard : On a tous l’intuition d’une vérité, mais ce qui est sûr c’est qu’elle n’est pas là où on  cherche à l’époque actuelle. La solution viendrait plutôt d’un à-côté. Comme on est dans un monde en fin de vie, on veut moins questionner le système actuel que penser à la suite.

L’Artichaut : Apparemment il y a un peintre dans Méduse… quel est son rôle ?
Jules Sagot : Il y a un DJ, un peintre, un créateur lumière… l’idée est de recréer le procès avec le plus de médiums possibles. Vidéo, peinture, travail de concert, à un moment, presque de la danse. On multiplie les prismes pour ouvrir la complexité. En voyant des procès, on se rend compte de la complexité, et de cette envie d’appeler à la compassion.
Romain Grard : Il y a tellement de mots dans la première partie que la peinture permet de se confronter aux visages peints des naufragés, de les expérimenter de manière plus palpable.

Propos recueillis par Bertrand Brie

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