L’épuisante cabale moliéresque de Castorf

Après être passé par la MC avec ses éprouvants Frères Karamazov, Frank Castorf signe avec Die Kabale der Scheinheiligen, son départ de la Volksbühne qu’il a dirigé pendant plus de vingt ans. Le gigantisme du Parc des Expositions convient bien aux installations monumentales du metteur en scène allemand qui a longtemps été à la tête de « la scène la plus palpitante d’Europe », accompagné de prestigieux camarades parmi lesquels Marthaler pour ne citer que lui. Impressionnant, voici une qualité que l’on ne peut nier au spectacle de Frank Castorf. Cela aurait fait notre plus grand bonheur si celui-ci n’avait pu être accompagné de toutes une série de qualificatifs moins gratifiants : épuisant, infernal, incompréhensible… on ressort de ces six heures le cerveau vidé de toute substance, avec pour seule impression celle de n’avoir su comprendre les enjeux en prise sur scène, soit parce que l’on est trop stupide, soit parce qu’on n’a pu supporter la démesure du projet.

Une impression gênante lorsque l’on essaie pourtant de véhiculer quelque chose par le medium théâtral. Loin de nous l’idée de refuser toute qualité à cette Cabale : il s’agirait là d’une posture aussi malhonnête que prétentieuse. Certains passages sont très drôles, savent jouer des codes farcesques avec une malice ouvertement affichée, et les personnages hauts en couleur sont campés par des comédiens tout aussi fous qu’eux, impressionnants. Mais si la première partie parvient encore à entretenir la flamme du spectateur que nous sommes, c’est bel et bien la seconde qui porte le coup de grâce. Malgré tous les efforts, la matière grise mise au travail tout au long de cette agitation scénique, impossible d’en retirer quoi que ce soit. L’humour est noyé dans la matière, la matière est noyée dans les hurlements, les hurlements sont noyés dans la vidéo – ici encore très (trop ?) présente -, la vidéo est noyée dans la dramaturgie qui semble plus chaotique encore que celle des Frères Karamazov.

DIE KABALE DER SCHEINHEILIGEN - FESTIVAL D AVIGNON- 71e EDITION -

Le symbolisme exacerbé nous fait dire qu’il y a sans doute de multiples modes de lecture, des possibilités pour le spectateur de se raccrocher à tel ou tel élément en proie aux vices déployés sur cette improbable esplanade où se côtoient baraques et cabines en tissu Louis Vuitton. Mais qu’en est-il du spectateur qui ne parvient pas à se frayer un chemin dans cette multitude ? La Cabale de Frank Castorf est une invitation au voyage, un voyage mental à l’intérieur de son esprit foutraque et sans doute brillant que l’on peut ou non embrasser, un voyage dan son rapport au pouvoir et à cette institution qu’il a dirigé pendant si longtemps. Un spectacle comme synapse au sein de laquelle ne peuvent cohabiter toutes les petites unités spectatoriales que nous sommes. Histoire de sensibilité sans doute. Aux saluts, on voit certains spectateurs se lever, d’autres partir en courant ; bref, soit on aime, soit on déteste, ça ne laisse en tout cas pas indifférent. Et gare à ceux qui ne parviennent pas à établir la connexion : on sort de là, épuisé, dévitalisé, avec pour seul bagage l’étrange amertume d’avoir été laissé de côté, matériau douloureux mais puissant lorsqu’il s’agit d’amorcer une réflexion.

Bertrand Brie

Jusqu’au 13 juillet au Parc des Expositions d’Avignon
Photos: Christophe Raynaud de Lage

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