Laurent Binet, La Septième fonction du langage

Chaque semaine, l’Artichaut partage avec vous ses découvertes littéraires du moment. A l’occasion de la rentrée littéraire, votre journal vous fait découvrir La Septième fonction du langage, de Laurent Binet.

Les + :

  • un mélange de genre extrêmement bien construit
  • une richesse de fils narratifs
  • la démarche métadiscursive, dernier des différents niveaux de lecture de l’oeuvre
  • le style irrévérent et cinglant de L. Binet
  • les nombreuses références à la pop culture

Les – :

  • un ouvrage bien documenté qui peut sembler trop référentiel pour certains
  • quelques longueurs

Verdict : 4,5 artichauts sur 5

Le gagnant du premier prix littéraire de la rentrée 2015 brille par son absence dans la première sélection de l’Académie Goncourt après avoir été un succès unanime.

Le point de départ du roman n’est autre que la mort de Barthes, percuté par une camionnette sur le chemin du collège de France, après un déjeuner au Flore avec François Mitterand. Cette conjonction unique d’éléments lance une machine romanesque portée par un duo d’enquêteurs tonitruant, Bayard, brave flic giscardien et Simon, jeune gauchiste thésard en sémiologie.

Rapidement, le mobile du meurtre est découvert : Barthes détenait la très secrete septième fonction du langage, suite des six premières théorisées par Jakobson. Elle attise toutes les convoitises car elle permet à son détenteur, à condition qu’il en ait l’exclusivité, de convaincre n’importe qui de n’importe quoi. Une multitude de suspects du monde intellectuel et politique s’offrent alors à notre duo d’enquêteurs.

Le rocambolesque duo croise la route d’une galerie de portraits déjantés et dressés à gros traits : étudiants parisiens gauchistes, personnels des services secrets, figures libidineuses de l’intelligencia française, gigolos parisiens, membres d’un obscur club de rhétorique,… L’enquête se poursuit jusqu’à Bologne en passant par Venise et Ithaca, traversant des saunas gays sordides, un club d’arts oratoires, des orgies estudiantines, des dîners mondains et des rayons de bibliothèques, offrant au lecteur un véritable « road movie » littéraire.

Cette intelligentsia autocentrée est secouée avec audace et irrévérence. Elle fréquente les mêmes lieux et se conforme à des pratiques similaires, sordides et douteuses. Prêts à s’entretuer pour un document contenant une formule hypothétique, parlant un langage distinctif, fréquentant les mêmes dîners puis le club nocturne du logos club, ils n’hésitent pas à y laisser littéralement un doigts, leurs couilles ou leurs vies, mais finissent par beaucoup s’aimer (du moins physiquement).

Malgré la profondeur de l’argument soutenant l’existence de la septième fonction du langage, l’intrigue farcesque en révèle l’imposture. Ainsi, la vanité de cette intelligentsia éclate ne laissant ni les portraits ni mémoires des figures intellectuelles mondiales de l’époque intacts.

Chez Binet le mauvais gout et l’ironie cinglante sont de rigueur, mais couplés à une finesse d’érudition et un style Houellebecquien, ils servent une juste observation ethno-sociologique de la French Theory.

Ce livre détonne en ce que la sémiologie est le sujet principal de l’intrigue, un de ses ressorts mais aussi un outil essentiel à son dénouement. Néanmoins, ce roman n’est pas l’apanage des initiés, l’interaction croustillante entre les deux personnages centraux que tout oppose mais qui disposent des mêmes références à la pop culture permet de rendre accessible la sémiologie à tous. Le name dropping ainsi que la présence de réelles citations d’intellectuels brouillent merveilleusement la frontière entre fiction et réel.

© Rüdy Waks
© Rüdy Waks

Malgré quelques longueurs tant narratives que théoriques faisant parfois pâlir l’intensité dramatique, la force de ce roman réside dans la démarche métadiscusrive qu’il propose au lecteur. Simon apostrophe directement le narrateur et même l’auteur faisant pénétrer le lecteur dans les arcanes de la littérature. Un des personnages du roman déclare q’»un personnage comme Sollers ne peut exister en vrai» tant il semble éloigné du réel inversant alors les perspectives.

Enfin, Binet, comme à son habitude, questionne le langage en soulignant l’extrême force de la septième fonction du langage agitée comme un totem puisque celui qui devient maître des mots dispose indiscutablement du pouvoir. A bon entendeur, salut!

La Septième fonction du langage, Laurent Binet, Editions Grasset, paru le 19 août 2015, 496 pages, 22.00 €

Chloé Jambon

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