Laïka, chienne de vie

David Murgia revient à la Manufacture trois ans après un passage remarqué avec Discours à la nation. Déjà écrit par Ascanio Celestini, le texte incisif en forme de parabole politique était servi à merveille par le comédien au débit-mitraillette, faisant de chaque variation de ton, chaque silence, chaque accélération la possibilité d’une pointe d’humour ou, au contraire, de gravité. On attendait donc beaucoup de ce Laïka, créé au Théâtre National de Bruxelles cette année ; le défi semble relevé avec brio, une fois de plus.

Laïka c’est : des manutentionnaires précaires, une prostituée, un clochard, une vieille à l’esprit mal rangé. Chaque personnage est décrit avec tendresse, Murgia nous peignant le gros du tableau afin d’humaniser ces délaissés de la société, ces marginaux, ceux qu’on met au placard plus ou moins consciemment. Les manutentionnaires, entre leurs services de 8 heures, sont payés une misère sans pouvoir rien y faire. La vieille, elle, après un accident, ne parvient plus à mettre en ordre la chronologie de sa vie, et il s’agit de l’aider par petites touches, de lui rappeler ce qui est arrivé et dans quel ordre, de l’accompagner sans trop la confronter à la violence de sa condition. Le clochard, c’est en fait un ancien manutentionnaire qui s’est fait virer après avoir fait tomber une caisse, personne ne le regarde, il sent l’alcool et il dort la journée, personne ne veut lui donner quoi que ce soit « s’il ne fait aucun effort ». La prostituée quant à elle, n’a aucune morale, mais elle a une éthique ; si ce n’est pas forcément un travail choisi, mais plutôt un boulot par défaut vers lequel elle se tourne sans vraiment savoir si elle peut aller ailleurs, elle capitalise sur son temps de travail. Elle travaille un certain temps, ni plus, ni moins, c’est elle qui décide, et elle tâche de garder le pouvoir sur les marges de décision qui lui restent.

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Ces quatre personnages sont évoqués sans misérabilisme mais plutôt avec une tendresse et une honnêteté sans fard. Avec Murgia et Celestini les opprimés, les paumés, les laissés pour compte ont voix au chapitre puisque c’est souvent eux qui résistent le mieux à la vie – pas anodin que l’on ait envoyé Laïka, une chienne de rue, dans l’espace, plutôt qu’un chien d’appartement bourgeois. Un seul regret peut-être, et il est de taille : utiliser le mot nègre à trois occurrences n’est pas sans rappeler à l’histoire funeste qu’il traîne derrière lui, et devrait être complètement banni d’un si beau texte. La précision ahurissante du comédien porte cela dit le texte et les spectateurs dans un beau moment de partage, et on écoute sans bouder notre plaisir, les aventures de Murgia et son colocataire-accordéoniste accoudés au zinc avec un pastis.

Bertrand Brie

Du 12 au 14 juillet à la Manufacture – Patinoire à 17h20. Départ en navette depuis La Manufacture.
Photos: Dominique Houcment

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