La Reprise, pouvoir du théâtre

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

Premier spectacle de ce Festival d’Avignon, et claque majeure : La Reprise de Milo Rau fait trembler d’émotion les murs du Gymnase du Lycée Aubanel. Construite autour du meurtre homophobe d’Ihsane Jarfi, cette création documentaire mêle avec force et finesse une réflexion esthétique et politique.

Liège, 2012 : Ihsane Jarfi rentre dans une voiture à la sortie d’un bar gay. Il sera retrouvé mort le lendemain matin par un homme qui promenait son chien, après avoir agonisé pendant quatre heures. Avec quelques compagnons de longue date, dont Sébastien Foucault qui a assisté au procès, Milo Rau a mené un travail au long cours à partir de témoignages et d’éléments du procès. L’équipe a également rencontré l’ex-petit ami d’Ihsane Jarfi ainsi que ses parents pour recueillir au mieux leur parole.

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

Tous les artifices sont à nu dans ce travail qui ne fait aucun mystère sur les réflexions qu’il veut engager. Usant vraisemblablement de la caméra comme d’un outil pour, tour à tour, mettre à distance ou humaniser, mais également comme d’une sorte d’écrin d’immersion dans le récit au milieu du plateau, Milo Rau et son équipe s’interrogent ouvertement sur le pouvoir du théâtre, ses limites, sur le moment où l’acteur devient personnage… c’est sans doute ce qu’il y a de plus troublant, puisqu’on entre et on ressort sans transition ou presque de la fiction, celle-ci étant représentée avec une grande délicatesse par les comédiennes et les comédiens. La pensée qui se déroule est intensément complexe sans pour autant s’en donner l’air. Réflexion sur l’homophobie systémique et l’apparente banalité d’un crime qui ne touche finalement pas n’importe qui, artifice théâtral qui désamorce une partie de la violence sans pour autant rechigner à la représenter ni la dégager de sa charge émotionnelle… le théâtre comme réminiscence, pour réutiliser la notion qu’emprunte Milo Rau à Kierkegaard qui, à la fois réel et irréel, vient toucher autant, quoique différemment de l’événement qu’il représente, et offre à voir les faits plus que jamais à la lumière d’une subjectivité toujours plus révélatrice des mécanismes en jeu lorsque le temps fait son œuvre. Tout cela suspendu par ce texte de Wajdi Mouawad évoquant un comédien qui arrive sur un plateau où il n’y a qu’une chaise, et une corde qui pend au plafond ; il explique alors qu’il tient vingt secondes en répétitions, monte sur la chaise, se passe la corde au cou, et saute. Si quelqu’un intervient, il est sauvé, sinon, il meurt. Ce court texte, répété à deux moments charnières par l’excellent Tom Adjibi interroge d’autant plus les limites entre fiction et réalité. Si rien n’est vrai ici, tout l’est aussi, et l’émotion étreint le spectateur comme rarement : ne voit on pas un tabassage en règle et une mise à mort des plus réalistes sur scène? et l’émotion dans les yeux des protagonistes?

C’est l’apanage des grands metteurs en scène que de poser d’insolubles questions par la scène, les mots et les corps, qui accompagnent les spectateurs longtemps après, et auxquelles chacun tâche d’apporter une réponse par le prisme de sa propre perception. La Reprise est sans nul doute l’un de ces moments bouleversants, dont les réflexions accompagneront longtemps ceux qui ont pu y assister.

Bertrand Brie

Written By
More from artichaut

Au cinéclub: Soleil Vert de Richard Fleischer

Pour ouvrir le cycle « Dystopies », en partenariat avec la semaine du développement...
Read More

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *