Interview Saycet – « Je préfère faire le tour du monde que le tour des festivals.»

Après la sortie de son nouvel album en février et son passage au Nuba (Paris), nous voulions rencontrer Pierre Lefeuvre, alias Saycet, compositeur et producteur. Saycet, un projet électro méconnu en France mais qui a malgré tout conquis son public et fait bon nombre de dates en Asie. On revient avec lui sur ses débuts, ses lives mais aussi sur la musique électronique, les voyages et l’architecture.

 

Saycet

 

Il y a très peu d’interviews de toi, on aimerait en connaître plus sur ton parcours. Comment en es-tu venu à faire de la musique ?

 C’est assez compliqué de parler de soi. (Rires)

Mon père était clarinettiste amateur, un peu claviériste. Il a acheté un synthé quand j’étais tout gamin. Il était autodidacte, j’ai commencé de la même manière. C’était très intuitif, je reproduisais tout à l’oreille. J’ai commencé vraiment sur un truc basé sur l’harmonie pour aller vers du rock puis sur un truc beaucoup plus dur et répétitif  beaucoup plus abstrait. C’est la techno qui m’a amené à composer. J’avais dans les 18 ans.

 

Comment es-tu passé de la techno à ton style de musique actuel, plus calme ?

Des mutations de mutations de mutations. A la base je suis ingénieur du son {NDLR : Ingénieur du son et non sound designer comme on a pu le lire dans certains articles} ça m’a permis de maîtriser les outils pour faire de la techno. Au fur et à mesure que tu grandis, la techno ça te saoule. Tu as envie de faire autre chose, tu as envie d’être plus calme. Je pense que la démarche est toujours la même depuis que je suis gamin. Je suis dans la musique pour lâcher des émotions, des sensations.

 

Est-ce que tu t’inspires de tes voyages ?

C’est un peu bateau mais c’est vrai en fait. Je pense comme tout le monde non ? Quand tu pars en voyage, même dans ta vie de tous les jours, tu vas ramener quelque chose, pas forcément du thé, une façon de vivre. Le fait de te forcer à partir, ça te confronte à toi-même, tu vois des trucs que tu n’aurais jamais vu. Plus ça va, plus ça me plaît, plus j’ai envie de voyager. Mais c’est pas le fait de voir un paysage hors du commun, c’est plus le fait d’être confronté à un truc que tu ne connais pas, d’être confronté à tes peurs.

 

Tu fais prochainement une tournée en Chine, pourquoi partir là-bas ?

Pourquoi ? Je n’ai pas de réponse. Tu vois l’expression horrible « Nul n’est prophète en son pays ». Ca fait 10 ans que je fais de la musique. J’ai été découvert par les Inrocks, c’était un peu l’équivalent des Inrocks lab. Tu avais une énorme mise en avant. C’était en 2005. En France, à chaque fois que je sors un album, il y a le succès d’estime, les critiques sont très bonnes. Ca fait plaisir, mais derrière tout le milieu des programmateurs ne suit pas. Je n’ai pas de label en France, j’ai juste un tourneur. J’ai un manque de sexyness, les programmateurs ont peur même si je fais complet quand je joue à Paris. En Province c’est encore pire. Au début tu te fais une raison et puis tu essaies de trouver des forces dans le fait que dans ton pays c’est pas ça. A la rigueur tu te dis que tu préfères jouer à Shanghai qu’à Clermont Ferrand. Et je préfère faire le tour du monde que le tour des festivals cet été.

 

En Asie le public est différent ?

 Il n’y a pas de musique en Chine, il n’y a pas de scène. Ils adorent la musique occidentale. Comment ça se fait, je t’avoue que je n’en sais rien. Mais j’ai un label au Japon et en Corée. Je vais retourner en Asie pour faire d’autres pays en 2016.

Ma vidéaste est chinoise et la fille avec qui je featurais était aussi de là bas, peut être que ça a aidé à un moment. Peut-être aussi que c’est parce que je fais des musiques assez sensibles et qu’en Asie il y a un truc dans la contemplation, dans le lyrisme.

 

Est ce que tu te retrouves dans d’autres projets de musiques électroniques ?

Dans mon créneau, il y en a d’autres qui sont là, mais je pars du principe que je les trouve très gentils. Il y a un truc qualitatif que je ne retrouve pas. C’est ce que je ressens. Mis à part Rone que qualitativement j’aime bien. La France se contente de peu, pas en terme de compo mais en terme de production. La musique électronique c’est de la recherche avant tout. Je trouve qu’en France, les gens qu’on met en avant dans la musique électronique, c’est un peu léger. Et je me dis c’est quoi ce complexe où l’on n’a pas le courage comme on a en Angleterre, il y a une vraie recherche sur un son, on se lance. En France, on a toujours peur, et comme on a peur, on va mettre surtout des jeunes parce que c’est la prime à la jeunesse – ça c’est cool –  avec des sons plus lissés parce qu’il ne faut pas choquer tu vois. Le meilleur exemple c’est quand même les Daft Punk au début. La France a préféré mettre en avant autre chose. Et pourquoi ? Parce qu’ils ont un son pas du tout habituel. Et c’est toujours comme ca aujourd’hui. Quand tu regardes tous les grands projets de musiques électroniques français, ils n’ont pas marché via la France. Enfin je ne considère pas comme un grand projet de musique électro !

En ce moment la musique électronique calme revient vraiment sur le devant de la scène, et je vois ce que l’on me propose. On met du violon dans notre live, et je ne vais pas mettre du violon lyrique. Je fais un live de musique électronique j’essaie d’avoir une approche de 2015 et pas de 1997.

 

Tu as composé trois albums, le premier One day at home, est sorti en 2006, le second Through the window en 2010, et Mirage le dernier début 2015. Je trouvais le 3e album plus cinématographique, plus nuancé, plus de relief.

Comment tu les ressens actuellement ?

C’est drôle que tu trouves le 3e album plus cinématographique que le 2e. Je ne le ressens absolument pas comme toi, ce qui est normal. Le premier album est plus intimiste, plus en sourdine parce que je commençais à faire de la musique donc je testais des choses, je n’étais pas sur de moi. Du coup tu tâtonnes. Le deuxième tu comprends mieux comment les choses marchent. En plus, je fais un album tous les 5 ans donc j’ai le temps de vieillir ! Le 3e tu passes a l’âge adulte. En fait tu assumes plus qui tu es. Le 3e j’avais envie de m’affirmer.

 

Ton live et ton album ne sont pas réalisés avec la même chanteuse. Comment jongles-tu entre live et studio ?

J’ai rencontré Phoene qui était chanteuse à l’époque. J’avais fait toutes les compo elle m’a aidé sur scène. Et puis un jour je lui ai proposé une instru je lui ai demandé si ça lui dirait de chanter dessus et elle a accepté.  Sur scène maintenant je suis avec Louise Rohm, c’est elle qui chante les lignes de chant de Phoene. On a tout réinterprété, ce n’est pas la même texture de voix, c’est n’est pas du tout la même hauteur. Le live est plus sombre que l’album.

 

 

J’ai pu voir que tu définissais ta musique comme visual music.

A la base, le projet est né comme ça, j’avais commencé à faire de la musique et pour le premier live je me suis dit que je ne voulais pas monter sur scène avec mon ordinateur, ça ne m’intéressait pas. J’avais fait 7 morceaux dans ma vie, le premier album n’était pas sorti. J’habitais avec une vidéaste, elle connaissait tous les morceaux par cœur, on s’est mis ensemble scéniquement parlant. Dès le départ, on me disait que ma musique était cinématographique. C’était un peu logique de mettre directement des images et de créer surtout un univers. Mais je ne voulais pas un univers enfermé. Les vidéos n’ont pas vraiment changé c’est dans le moule de ce qu’on faisait il y a 10 ans. C’est peut-être un poil plus violent. Mais il y a un truc qui te donne juste de la matière pour partir où tu veux. La musique à la base c’est toi qui prend les codes et tu pars où tu veux. Si visuellement on t’impose un truc trop précis, c’est difficile.

 

Et pourquoi ce recours aux voix ?

Le challenge : je n’aime pas faire la même chose. Pour le 1e album, on m’a dit que ca aurait été beau avec des voix, j’ai juste voulu essayer sur le 2e. Sauf que sur le 2e, je pense que je n’assumais pas. Pour le 3e, je me suis dit tant qu’à mettre des voix, autant aller jusqu’au bout. Je ne voulais pas faire un album entièrement avec de la voix, ca ne me correspond pas. Mais à la fois je voulais essayer de proposer autre chose en gardant une certaine trame. Sur le 2e album c’est essentiellement des sons doux, du piano des rythmes plus effacés alors que  sur le 3e ce sont des sons durs des synthé plus costauds, des rythmiques plus frontales.

 

Saycet
©Philippe Levy

 

Tu parlais de musique lyrique ou contemplative.

Il y a beaucoup d’emphases. Mais j’ai un certain lyrisme quand je vois le retour des gens. Jusqu’au 3e album j’avais honte de ce lyrisme. Maintenant je l’assume.

 

 

L’un des titres de ton dernier album se nomme Cité Radieuse. Quel rapport entretiens-tu à l’architecture ?

Il se trouve qu’il y avait un appart là-bas dans lequel je pouvais aller souvent. Dans cet album, le rapport à l’architecture est présent c’est sur et certain. C’est plus la prise de conscience de l’architecture.

 

L’architecture en quels termes ?

En terme d’expression de création. J’ai vécu 30 ans de ma vie je en ne me posant pas la question de l’architecture. C’est comme si ça m’était passé à côté : je me suis intéressé au cinéma, à la musique, à la littérature. Mais obligatoirement via ton éducation, ton collège, des cours te marquent plus que d’autres. Et un jour on m’a dit « Regarde l’espace dans lequel tu vis, la manière dont quelqu’un  a pensé l’espace dans lequel tu vis. »

 

 

Propos recueillis par Camille Gerhard

 

A propos de Saycet :

Website

Soundcloud

Facebook

 

On retrouvera Saycet au Potager électronique le 26 juin à Tours. (Plus d’informations : http://www.leshommesverts.fr/ )

Pour ceux qui n’auront pas la chance de se trouver en Asie dans les mois à venir, Saycet sera au Théâtre d’Arras le 8 octobre et au Café de la Danse à Paris le 20 octobre prochain.

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