Gosselin et la prose labyrinthique de Don DeLillo

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

Après 2666 il y a deux ans, Julien Gosselin et la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur reviennent au Festival d’Avignon pour leur nouveau spectacle, toujours à la FabricA. Nouvelle année, nouveau marathon romanesque ; seulement, l’écriture mélancolique de Roberto Bolano laisse place à la prose énigmatique de Don DeLillo. Dix heures durant, Gosselin et son équipe nous embarquent dans les tréfonds de la société américaine et ouvrent des gouffres réflexifs aussi fascinants que vertigineux. Malgré les longueurs, force est de reconnaître la puissance de ce spectacle dont l’esthétique et l’écriture fascinent, nous laissant, à terme, aussi épuisés que troublés.

Cette saga à entrées multiples – puisque c’est bien ici ce dont il s’agit – rassemble trois romans majeurs de Don DeLillo : Joueurs, Mao II et Les Noms. Si l’inquiétude gagne une partie de la salle à la vue de la durée du spectacle et de l’absence d’entracte, on retrouve tout de même avec un certain plaisir cette esthétique si caractéristique qui nous embarque dans le récit : image esthétisée, musique très présente, lumières soignées…

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

L’après-midi commence avec Joueurs, qui nous narre l’histoire d’un couple New-Yorkais au bord de la rupture. Vie atteinte par une banalité qui nécrose leur quotidien ; Lyle travaille au stock exchange, et Pamela dans les bureaux d’une grosse entreprise, jusqu’au jour où un assassinat perpétré dans les bureaux de Lyle le lance dans les bras d’un groupe de terroristes d’extrême-gauche pour lequel il s’engage. De jeune requin financier, il devient activiste politique sans vraiment trop y croire, puis agent-double pour le gouvernement, et des intrigues sans fin se succèdent et tournent à vide. Pendant ce temps, Pammy part dans le Maine avec un couple d’amis homosexuels, et finit par avoir une aventure avec l’un d’eux ; incartade qui tourne au vinaigre. Ouvertement présentée comme un film tourné en huis-clos dans la scénographie encore close par des panneaux de bois, cette première partie est sans doute la plus compliquée à suivre. Si l’intrigue est sans doute la moins énigmatique de toutes, elles souffre malgré tout de sévères baisses de régime qui perdent parfois le spectateur. Mais sans doute cela est-il nécessaire, puisque Joueurs permet de rappeler à quel point la narration en tant que telle est périphérique dans l’écriture de DeLillo. L’écriture de l’auteur, saturée de descriptions et de grands écarts parfois délicats à suivre, ne fait que mettre en lumière le besoin de ses personnages de trouver un sens qui emplit leur vie, une vie paradoxalement saturée de signes et de grésillements en tout genre, et essentiellement vide de sens.

On retrouve ce besoin de radicalité comme signe total qui envahit le sens dans Mao II. L’histoire de cet écrivain célèbre, Bill, qui, après sa rencontre avec une photographe venue faire son portrait, est embarqué dans une mission de sauvetage d’un jeune poète détenu par un groupe terroriste à Beyrouth. Une fois de plus, ce n’est pas tant l’intrigue qui nous tient ici en haleine, mais l’écriture labyrinthique de DeLillo qui force la distance et la réflexion. La présence encore très marquée de la vidéo est cette fois-ci renforcée par le tournage à découvert du film projeté en direct. Dans l’immensité du plateau, on distingue l’image du fameux Bill, très esthétisée, figure de l’écrivain majeur dont l’œuvre finit par se fondre dans la représentation publique qu’il limite au maximum. Décrivant une époque charnière dans laquelle la littérature est dépassée par la violence radicale, symbole total, qui sature l’espace des significations. On navigue alors à vue dans ce combat de symboles entre la figure individualiste et essentialisée de l’Auteur et la violence terroriste qui envahit la conscience collective, tandis que Bill Gray, incapable d’achever son dernier roman, dépassé par une légende à laquelle il se refuse et désespéré de voir sa littérature noyé par son image, poursuit un voyage vers sa perte.

Crédits photo: Christophe Raynaud de Lage

La dernière partie, la plus longue et la plus ardue, se défait petit à petit de la vidéo et pose une réflexion d’une profondeur abyssale sur le langage et sa plasticité. Nous suivons alors un groupe d’Américains employés par des multinationales et autres banques, voyageant aux quatre coins du monde, experts du risque, polyglottes bancals et globe-trotters. L’un deux, James, se lance alors dans une quête effrénée afin de retrouver un groupe mystique et meurtrier vouant un culte au langage. La narration prend de multiples détours, nous perd et nous récupère tout en même temps et déroule de tout son long un questionnement intense sur le pouvoir de la langue et de sa plasticité, interrogeant à demi-mot les capacités de l’Homme à donner un sens nouveau au langage, et l’influence réciproque et structurante entre les individus et leur langage.

Au terme de ce spectacle fleuve, on ressort perdu, troublé : bref, en même temps largué et secoué par dix heures qui nous ont tout à la fois malmenés et interrogés. Malgré quelques longueurs, et quelques faiblesses, Gosselin vient ébranler nos certitudes et nos habitudes de spectateur, et met en perspective tant la réflexion de Don DeLillo que sa langue envoûtante – on peut notamment penser à ce monologue sybillin et absolument magnifique de Frédéric Leidgens jouant Owen sur un plateau nu, simplement assis devant une table, une serviette sur les genoux, narrant le crime auquel il a assisté, émaillé de quelques souvenirs d’enfance et autres descriptions. Cet écrin de douceur apparaît finalement comme la quintessence de ce spectacle – paradoxal, certes, puisqu’il s’agit de l’un des rares moments où la mise en scène se défait complètement de la vidéo: une écriture scénique et un texte riches qui posent des questions sans jamais y répondre, et dans lesquelles on se perd à loisir dans la beauté de la langue pour mieux réfléchir. La richesse de la matière intellectuelle présente dans le spectacle saura indéniablement alimenter des réflexions longues et nombreuses, et donner envie de se plonger plus profondément dans la prose lumineuse de Don DeLillo afin d’aller y déchiffrer plus avant les éléments qu’il disperse au fil des mots.

Bertrand Brie

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