Foxcatcher – Fanatique Mr Fox

Foxcatcher, de Bennett Miller
Les prisonniers
4 / 5 artichauts

Dave et Mark Schulz sont deux frères, tous deux lutteurs et champions olympiques. Ils ne se ressemblent cependant pas du tout. Dave est le grand frère idéal : bien équilibré, chef de famille respectable, reconverti en entraîneur efficace et surtout lutteur de classe mondiale admiré par tous. Mark est au contraire très introverti et mène une vie terne et éteinte. Ce colosse aux allures de Hulk, dont la carrière de lutteur professionnel bat son plein, est entraîné par son frère aîné. Aucune musique pendant les vingt premières minutes. Seulement les sons fades du quotidien morne de Mark Schulz. Aussi, lorsqu’un milliardaire souhaite le rencontrer lui et seulement lui, il cède à sa curiosité et rapplique. Mark fait alors la connaissance de John Du Pont, un milliardaire déroutant et mégalomane. Ce dernier présente un ambitieux projet en faveur de ce sport qui le passionne. Il constitue une équipe de lutteurs prometteurs au sein de son domaine de Foxcatcher, avec à la tête de cet escadron d’élite le jeune Mark Schulz qui, pour une fois, devient le chef de file et sort de l’ombre de son grand frère.

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Grâce à son grand talent et à un formidable travail de maquillage, Steve Carell livre une performance fracassante et phénoménale. Il campe un John Du Pont guidé par ses pulsions, par ses démons refoulés, par une envie de montrer sa force à ceux qu’il a déçu. Steve Carell surprend tout le monde avec ce visage cireux, cette démarche lourde, ce sourire inquiétant et cette façon de hacher ses phrases, de choisir ses mots.

Inspiré d’une histoire vraie, Foxcatcher se structure en grande partie autour du personnage de Mark, de son évolution capillaire et émotionnelle. En jouant avec un talent admirable ce personnage perdu et éprouvé, Channing Tatum montre une fois de plus sa polyvalence et sa remarquable présence.

Mark et Du Pont s’attirent mutuellement. Tous deux, meurtris, souffrent de la solitude. Ils ont le sentiment d’être incompris des autres. Et pourtant, ils font tout ce qu’ils peuvent pour intégrer et appartenir à un groupe, à une communauté. Lorsqu’il arrive à Foxcatcher, Mark se sent revivre. Quelqu’un s’est enfin souvenu qu’il était Champion Olympique. Il lui revient maintenant de représenter le club de Foxcatcher, et même les Etats-Unis d’Amérique ! L’omniprésence du patriotisme américain tout au long du film est riche de sens. Entre Georges Washington et la bannière étoilée, Du Pont tente de se faire une place, d’être reconnu et accepté. De la même manière, on comprend qu’il se force à honorer sa lignée, et sa mère (une Vanessa Redgrave sobre et juste) regarde tristement ce spectacle. Lors d’une scène particulièrement ubuesque et pathétique, il l’aperçoit  dans la salle d’entraînement. D’emblée, il fait regrouper « ses » lutteurs, les fait asseoir devant lui, en position d’infériorité, et leur professe sa science de la lutte.

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De plus, ces dizaines de colosses dont Du Pont s’est entouré, et avec qui il s’entraîne, semblent constituer un certain fantasme pour lui. Alors que lui-même ne jouit pas d’une taille et d’une masse musculaire semblable, il prend plaisir à exercer un pouvoir sur ceux qui pourraient le dominer : « Nous sommes amis. Mes amis ne m’appellent pas Monsieur, mais Aigle, ou Aigle doré ». Du Pont veut s’imposer en mentor, en une source d’inspiration paternaliste. Il cherche à ce que les autres lui soient redevables. C’est dans cette logique mégalo qu’il commande un documentaire sur lui-même et sur ce qu’il apporte à la lutte et aux Etats-Unis grâce à Foxcatcher.

Mark et John Du Pont filent donc le grand amour : ils partagent de la cocaïne dans un voyage en hélico et font des séances photos en tenue de lutte moulante. Oui mais voilà, Du Pont est aussi imprévisible que mégalo, et devant l’incapacité du jeune Mark à mener le groupe de lutteurs vers les sommets mondiaux, il surprend tout le monde en appelant le grand Dave Schulz au secours. Ce dernier, admiré par tous, cherche à Foxcatcher la stabilité, pour lui et sa famille. Il doit faire face à la rancœur de son frère. Ce gendre idéal paternaliste, agaçant de perfection et moralisateur sans le vouloir, vient en effet perturber les deux autres. Mark Ruffalo, à peine reconnaissable, en dépit d’un rôle moins spectaculaire que les deux autres, livre une interprétation dosée et imposante. Dans un dénouement enneigé, Dave Schulz subit les conséquences de la folie, de la jalousie et de sûrement plein d’autres choses.

La proximité physique des personnages rend ces derniers plus proches du spectateur et fait du film un drame intime. Foxcatcher est en effet, malgré ses névroses et ses rivalités cérébrales, un film incroyablement physique. Lorsque les deux frères s’entraînent par exemple, on ne saurait dire où s’arrête le professionnalisme et où commence à s’exprimer la rancœur. Les combats jouent subtilement sur l’ambiguïté de la violence.

Foxcatcher

Foxcatcher est un film plastiquement bouleversant : la mise en scène s’avère pleine de sang-froid, de justesse et d’esthétisme. Le directeur de la photographie, Greig Fraser, mérite une mention spéciale pour l’ambiance lumineuse grisâtre et cireuse, tout simplement magistrale, qu’il a su créer. Foxcatcher devient une cage dorée, une prison où s’étendent la verdure, les bâtiments majestueux, les installations modernes, les animaux et où les personnages luttent plus avec eux-mêmes qu’avec ceux qui les entourent.

Foxcatcher est, étonnamment, à la fois puissant et intimiste. Bennett Miller n’appuie pas ses choix. Il compte sur sa capacité à suggérer, à faire parler ses silences, et fait confiance à ses acteurs et à ses spectateurs pour s’expliquer l’incertain et l’inexpliqué.

Augustin Hubert

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