Bibli-interview n°1 – Marie

La rubrique Littérature de l’Artichaut lance un nouveau projet : les bibli-interviews. Pour celles-ci, nous partons à la rencontre d’étudiant.e.s de Sciences Po, afin de découvrir leurs bibliothèques et leur rapport à la lecture.

Dans ce premier entretien, Marie, étudiante en 4A du Master Public Policy, Cultural Policy Management, nous reçoit chez elle.

L’ARTICHAUT : Pour commencer, pourrais-tu me présenter ta bibliothèque ?

MARIE : C’est notre bibliothèque partagée ! Il y a des livres que j’ai apportés, et beaucoup de trucs qui appartiennent à mes colocs, Adorice et Justine. Justine travaille chez Dargaud en ce moment, donc elle a eu pas mal de BD gratuites, et puis elle aime bien ça. Certaines BD sont à moi, aussi : par exemple Le Chat du Rabbin[1], et le roman graphique d’Ugo Bienvenu[2], que j’ai fait dédicacer à la Journée des Auteurs.

L’ARTICHAUT : Ça t’arrive souvent de faire dédicacer tes livres ?

MARIE : Non, c’est juste à la Journée des Auteurs !

L’ARTICHAUT : Pour revenir à la bibliothèque, vous avez chacune une étagère ou vous mélangez ? Comment vous vous organisez ?

MARIE : Tout est mélangé ; on organise plutôt ça par taille. Donc là tu as les livres de poche, là-haut c’est des trucs un peu plus grands, qu’on lit moins souvent je pense. Enfin tu vois, moi par exemple ça, The Cold War[3], c’est un livre que j’avais lu pour un cours en 3A. C’est un livre sur la Guerre froide. Hyper intéressant, vraiment pas mal, assez pédagogique, et agréable à la lecture. C’était un cours qui m’avait vachement intéressée : en fait il n’y avait pas de cours à proprement parler, tu devais juste lire les livres, et ils étaient bien choisis. Il y avait aussi Savage Continent[4], c’était vachement intéressant.

L’ARTICHAUT : Et quand tu veux lire un livre, tu vas aller piocher dans ta bibliothèque ? Comment ça se passe ?

MARIE : Oui, souvent je termine un livre et puis en partant le matin, je me dis « ah merde, j’ai rien à lire dans le métro ! » Et c’est là que je choisis un livre. En ce moment, je lis Apocalypse Bébé[5] de Despentes, que j’ai trouvé ici, parmi les livres de Justine. J’avais déjà lu les deux premiers tomes de Vernon Subutex[6], que j’avais adorés : Despentes, c’est la découverte de ma 3A ! Je suis contente, parce que dans Apocalypse Bébé, on retrouve un personnage qui est aussi dans Vernon Subutex, la Hyène, et on découvre sa backstory: c’est très cool. Enfin, c’est horrible comme bouquin, c’est pas très optimiste. Mais ce que j’aime bien chez Despentes, c’est que malgré cette absence d’optimisme, il y a toujours une lueur d’espoir. Par exemple, dans Vernon Subutex, le 1 c’est la descente aux enfers, et puis le 2 montre comment on remonte la pente à travers l’amitié, en rencontrant des gens[7]. En fait dans le 1, tous les personnages suivent le personnage central de Vernon Subutex, qui se retrouve à la rue s’enfonce petit à petit dans la misère ; puis dans le 2, tous ces personnages se regroupent tous pour chercher Vernon Subutex, et ça leur donne un regain d’énergie. C’est vraiment chouette. Je n’ai pas lu le troisième tome[8] parce que j’achète rarement des gros livres – donc j’attends qu’il sorte en poche. Ou que quelqu’un me le prête !

L’ARTICHAUT : C’est quoi concrètement ta pratique d’acquisition des livres ?

MARIE : Je n’achète pas beaucoup de livres. Ça m’arrive d’en acheter en poche ; ça m’arrivait d’autant plus en 3A, où je vivais à Rome parce qu’il y avait moins de livres français. J’allais de temps en temps à la librairie française avec Sarah, ma coloc là-bas. Mais sinon, je n’achète pas beaucoup de livres, ou alors plutôt des livres d’occasion. A Paris, je vais chez Gibert Jeune quand j’ai envie d’un livre, ou quand j’ai besoin d’un livre pour un cours : par exemple, ce livre de Goldoni[9] c’était pour un cours, sur l’histoire du théâtre. Il y a comme ça quelques livres que j’ai achetés pour des cours ; et en général, je les prends en format poche. Quand j’ai vraiment envie de lire un livre, je l’achète soit en poche, soit d’occasion si possible. Parce que c’est quand même un peu cher un livre, et puis je n’ai personnellement pas du tout ce rapport où il faut que le livre soit beau ; au contraire j’aime bien avoir des livres déjà un peu abîmés : comme je les trimballe partout, dans mon sac, je culpabilise moins de les abîmer moi-même. Ça ne me choque pas d’écrire dans un livre. En revanche, les gens qui écrivent dans les livres de la bibliothèque de Sciences Po, je trouve ça un peu abusé. Mais ça m’arrive d’annoter mes propres livres. Pas trop les romans, mais des livres de philo, plutôt.

L’ARTICHAUT : Est-ce qu’il y a, dans cette bibliothèque, des livres que tu as particulièrement annotés ?

MARIE : Je ne pense pas. Peut-être Kant, s’il est là. Kant, j’annote, parce que sinon j’oublie. Ah, voilà le Kant[10]! Il est en anglais. De manière assez surprenante, Kant, c’est plus facile à lire en anglais. Parce qu’au départ, c’est de l’allemand, et en allemand, chaque proposition est reliée à un cas ; on perd moins cet enchaînement logique dans la traduction anglaise quand dans la traduction française. Ah, mais en fait, il n’est pas si annoté que ça !

L’ARTICHAUT : En général, tu écris sur le livre, ou tu prends des notes à partir du livre ? Qu’est-ce que tu annotes ?

MARIE : J’écris sur le livre ; je souligne et je résume en deux ou trois mots : « ok, là il dit ça ». C’est juste pour me rappeler ce que l’auteur est en train de dire. Et j’écris toujours au crayon à papier.

L’ARTICHAUT : Tu m’as dit que tu achetais tes livres parfois neufs, mais surtout d’occasion ; où est-ce que tu achètes tes livres à Paris ?

MARIE : En 1ère année, j’habitais à côté de Gibert Jeune[11], à Saint-Michel, donc j’allais là en général. Sinon là, la dernière fois, pour faire un cadeau, j’ai été dans une librairie à Gambetta, A tout lire[12]. Elle était vraiment chouette, il y avait des super romans graphiques, et une ambiance très cool. J’aime bien les librairies où on peut s’asseoir pour feuilleter les livres. J’ai fait un stage en librairie auprès d’une amie de mes parents à Reims, qui a une super belle librairie ; et depuis, j’aime aller à la rencontre des libraires, je leur demande assez facilement des conseils. De manière générale, j’achète plutôt des livres pour les autres, pour faire des cadeaux. Mais on m’offre aussi beaucoup de livres. A Noël, je reçois toujours trois ou quatre livres. Par exemple, ma mère m’a offert La Servante Ecarlate[13], c’est génial comme livre. J’ai beaucoup aimé. En plus, c’est dans une belle édition rouge ! J’ai adoré la série, et je trouve que le livre complète très bien l’univers. Ce n’est pas tout à fait la même histoire, ou en tous cas pour l’instant on n’est pas arrivé là dans l’histoire dans la série. Mon oncle m’a aussi offert J’ai épousé un communiste[14]. J’ai bien aimé la peinture qui y est faite de l’Amérique maccarthyste : le roman traite d’un homme qui vient d’un milieu très pauvre, qui est très engagé au sein du parti communiste américain, et qui change de nom pour devenir connu à la radio. Et ça le fait plonger au moment du maccarthysme ; c’est hyper sombre.

L’ARTICHAUT : Est-ce qu’il y a un livre que tu offres particulièrement souvent ?

MARIE : Non, mais en ce moment, j’offre pas mal de BD. J’aime beaucoup les BD à l’aquarelle, ou avec des jolies couleurs, très bien dessinées. Je trouve que la BD fait parfois passer des trucs assez forts. Par exemple, The Sculptor[15], c’est super beau. Bon, je ne suis pas super fan de la fin, mais c’est vraiment cool. Et puis Justine a bossé sur la sortie de Guantanamo Kid[16]: c’est l’histoire d’un mec de 14 ans, qui s’est retrouvé à Guantanamo par erreur, et qui y est resté 8 ans je crois, avec les tortures et tout ce qui va avec. C’est lui-même qui a raconté ça au scénariste. Ici, le dessin et la façon dont c’est raconté font qu’il y a toujours un petit côté comique, qui rend le contenu tout à fait supportable. Ce n’est pas du tout comme Maus[17], dans le genre histoire horrible – Maus, ça te prend vraiment aux tripes. Guantanamo Kid choque tout de même, et raconte vraiment le caractère absurde de cette prison, où cet enfant est séquestré parce qu’ils pensent qu’il est terroriste ; il peut tout dire, de toutes les façons ce qu’ils veulent, c’est qu’il dise qu’il est terroriste, même s’il ne l’est pas. J’ai beaucoup aimé cette BD.

L’ARTICHAUT : Tu me disais tout à l’heure que tu trimballais partout tes livres : où est-ce que tu lis ? Quand ? C’est quoi ta pratique de la lecture ?

MARIE : Je lis surtout dans les transports, dans le métro. Encore faut-il pouvoir s’asseoir ! Je n’aime pas trop lire debout, sauf si j’ai déjà commencé un chapitre que j’ai enfin de finir. Quand je voyage, je lis beaucoup dans le train. Et puis, de temps en temps, je prends un bouquin et je commence à le lire le soir dans mon lit, et je me retrouve à lire toute la nuit. Despentes, quand j’ai lu le premier, c’était ça : toute la nuit, dans mon lit. C’est aussi comme ça que j’ai lu une BD qui s’appelle Aldébaran[18], et sa suite, Beltégeuse[19]. On a les intégrales : chacune rassemble cinq tomes, donc j’ai tout lu tout en une fois. C’était trop bien ! Par contre, la BD je ne la trimballe pas ; je la lis uniquement chez moi, parce que c’est un peu trop lourd. Sauf Sunny[20], ça je l’ai trimballé : c’est un manga sur un foyer pour enfants, dans une ville de province du Japon. C’est super beau, et les enfants sont hyper touchants. Ma petite sœur, Louise, qui a 10 ans, l’a lu quand elle est venue, et elle a beaucoup aimé aussi ; c’est très accessible, et à tout le monde.

L’ARTICHAUT : En général, c’est quoi le panorama des choses que tu vas lire ou ne pas lire ? Est-ce qu’il y a des choses que tu recherches en particulier dans tes lectures, des thématiques, ou des engagements ?

MARIE : En ce moment, je lis beaucoup de trucs sur l’art et en particulier l’art contemporain, parce que je réfléchis à un sujet de mémoire. Par exemple, j’ai lu un livre que j’avais emprunté à la bibliothèque, qui s’appelait La crise de l’art contemporain[21], par un ancien directeur des Beaux-Arts, qui est aussi philosophe. C’était assez intéressant, ça m’a bien plu. Pour ce qui est de la philo, je n’en lis plus beaucoup depuis que j’ai terminé ma licence ; mais j’en lisais un peu quand même – dans le cadre de mes cours, mais aussi un peu des choses qui m’intéressaient plus personnellement, parfois. J’ai un peu de mal à me motiver ; la philo, c’est compliqué, parce qu’il faut vraiment se poser, et j’ai un peu du mal à me poser avec un livre ; c’est pour ça que je lis beaucoup dans les transports. En revanche, je lis beaucoup de romans, j’adore. Cette année j’ai découvert John Irving, j’en ai lu deux, j’ai beaucoup aimé : Le monde selon Garp[22], et un autre, L’Hôtel New Hampshire[23]. C’est génial, je recommande. J’aime beaucoup Le Clézio aussi, j’en lis un par an, j’essaye de garder pour pas avoir tout lu ! Je lis également un peu de théâtre, surtout quand je passe des auditions. L’année dernière j’en ai beaucoup lu parce que je prenais un cours d’histoire du théâtre, mais sinon plutôt du théâtre contemporain : j’aime beaucoup Edward Bond ou Wadji Mouawad. Je lis un peu de livres d’histoire de l’art, mais j’ai plus tendance à les feuilleter ; par exemple j’ai rapporté d’Italie des ouvrages sur Raphaël. Histoires de peinture[24], c’est un super livre d’histoire de l’art. Daniel Arras est un historien de l’art assez reconnu, il passe par des peintures très connues qu’il décode, et dont il explore l’histoire ; c’est très pédagogique, parce que c’est tiré de chroniques qu’il faisait à la radio[25]. C’est assez chouette. Donc pour résumer ce que je lis : de la BD, du roman de manière quotidienne, et aussi des essais, en ce moment plutôt sur l’art contemporain.

L’ARTICHAUT : Pour conclure, je voudrais te demander pourquoi tu lis ? Qu’est-ce que tu y cherches, qu’est-ce que ça t’apporte ?

MARIE : Je pense que c’est très différent en fonction des genres. Quand je lis des essais, de la philo, des trucs comme ça, c’est plutôt pour m’apporter des outils de réflexion. Le livre me fait réfléchir parce que je suis d’accord, ou pas. Quand le livre appartient à la bibliothèque, je ne peux pas y prendre de notes, donc je m’envoie des SMS, ou je prends des citations que je note sur mon ordi. Ici, le but c’est de susciter des réflexions, ou de me donner des outils pour des réflexions que j’ai déjà engagées ou que j’ai envie d’approfondir. Après, le roman, je trouve que c’est vraiment pour accompagner la vie. Je peux prendre très longtemps pour lire un roman : Le monde selon Garp, je pense que ça m’a pris un mois – parce que je le lis dans le métro, ou parce que je vais ne pas le lire pendant une semaine et puis je vais le reprendre. Et la BD, c’est plus pour plonger dans un univers. Par exemple, j’aime beaucoup la BD fantastique, Aldébaran par exemple, ou les BD de Enki Bilal : j’adore, ça te fait rentrer dans des univers de fou, c’est trop bien ! Et puis souvent je trouve que les BD c’est très poétique aussi. Je ne lis pas de poésie parce que ça me fait chier, je n’y arrive pas ; j’aime beaucoup entendre de la poésie ou en lire à voix haute, mais je n’en lis pas pour moi. Mais il y a des BD ultra touchantes, qui transportent vraiment dans des univers poétiques : j’aime beaucoup Le combat ordinaire[26]. Manu Larcenet est un auteur hyper poétique. Dans Le combat ordinaire, il raconte sa dépression sur plusieurs années, sa vie de tous les jours avec la dépression. C’est très beau, très touchant, Manu Larcenet.

 

[1] Joann Sfar, Le Chat du Rabbin, tome 7 : La tour de Bab-El-Oued, Editions Dargaud, 88 pages, 2017

[2] Ugo Bienvenu, Paiement accepté, Editions Denoël, 144 pages, 2017

[3] John Lewis Gaddis, The Cold War: A New History, Penguin Books, 352 pages, 2006

[4] Keith Lowe, Savage Continent: Europe in the Aftermath of World War II, Picador, 496 pages, 2013

[5] Virginie Despentes, Apocalypse Bébé, Editions Grasset, 352 pages, 2012

[6] Virginie Despentes, Vernon Subutex, tome 1, Editions Grasset, 400 pages, 2015

[7] Virginie Despentes, Vernon Subutex, tome 2, Editions Grasset, 400 pages, 2015

[8] Virginie Despentes, Vernon Subutex, tome 3, Editions Grasset, 400 pages, 2017

[9] Carlo Goldoni, La Locanderia, traduction de Gérard Luciani, Editions Gallimard, collection Folio Théâtre, 336 pages, 2017

[10] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, traduction d’Alain Renaut, Editions Flammarion, Collection GF, 544 pages, 2015

[11] Gibert Jeune, 5 place Saint-Michel, 75005 Paris

[12] A tout lire, 141 avenue Gambetta, 75020 Paris

[13] Margaret Artwood, La Servante Ecarlate, traduction de Sylviane Rué, Editions Robert Laffont, collection Pavillons Poche, 544 pages, 2017

[14] Philip Roth, J’ai épousé un communiste, traduction de Josée Kamoun, Editions Gallimard, collection Folio, 448 pages, 2003

[15] Scott McCloud, Le Sculpteur, traduction de Fanny Soubiran, Editions Rue de Sèvres, 485 pages, 2015

[16] Alexandre Franc et Jérôme Tubiana, Guantanamo Kid, Editions Dargaud, 172 pages, 2018

[17] Art Spiegelman, Maus : un survivant raconte – l’intégrale, Editions Flammarion, 298 pages, 1998

[18] Leo, Aldébaran – intégrale, Editions Dargaud, 256 pages, 2010

[19] Leo, Bételgeuse – intégrale, Editions Dargaud, 252 pages, 2006

[20] Taiyou Matsumoto, Sunny, tome 1, traduction de Thibaud Desbief, Editions Kana, 220 pages, 2014

[21] Yves Michaud, La crise de l’art contemporain, Editions PUF, 320 pages, 2011

[22] John Irving, Le monde selon Garp, traduction de Maurice Rambaud, Editions Seuil, collection Poins, 672 pages, 1998

[23] John Irving, L’Hôtel New Hampshire, traduction de Maurice Rambaud, Editions Seuil, 480 pages, 1982

[24] Daniel Arasse, Histoires de peinture, Editions Gallimard, Collection Folio Essais, 368 pages, 2006

[25] Histoires de peintures, une série de vingt-cinq émissions sur France Culture, diffusées en 2003

[26] Manu Larcenet, Le combat ordinaire, tome 1 : Le combat ordinaire, Editions Dargaud, 56 pages, 2003

 

Valentine Richet

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