Aux damnés qui nous hantent…

© Anne Christine Poujoulat / AFP
© Anne Christine Poujoulat / AFP

Cet article a initialement été abandonné après son écriture, jusqu’à ce que la programmation 2018-2019 de la Comédie Française annonçant que « Les Damnés » sera à nouveau jouée, le fasse ressortir des tréfonds. Spectacle qui marque indéniablement son audience, peu importe qu’au fond, elle ait apprécié ou non ce qu’elle vient de voir, il est temps de vous convaincre d’aller le voir si, malgré ses nombreuses représentations Parisiennes ou Avignonaises, vous êtes passés à côté.

© Josefa Lopez pour Le Monde

En février 1970 sortait dans les cinémas français Les Damnés, film germano-italien de Luchino Visconti présentant une riche famille allemande à l’avènement du nazisme.

Quarante-sept ans plus tard, Ivo Van Hove s’empare de la Comédie Française pour hisser cette histoire brillante, intelligente et sans merci sur les planches. Ne cherchez pas une adaptation du film. N’y allez pas en espérant comparer. C’est une pièce en soi, et le metteur en scène affirme directement n’avoir aucune volonté de simplement retranscrire le film au théâtre. Certains éléments s’y retrouvent sûrement et Van Hove est très attaché à l’oeuvre de Visconti, ayant déjà travaillé sur d’autres films par le passé ; mais la pièce a son existence propre.

Mais d’ailleurs, qu’est-ce qui donne sa particularité aux Damnés ? C’est une perspective différente que celle qu’on nous présente dans les livres d’Histoire. C’est l’intimité d’une famille, avec ses complicités, ses haines, ses vieilles rancunes et ses secrets. C’est une famille puissante, habituée au pouvoir, habituée à se déchirer pour lui. Propriétaires de sidérurgies allemandes, le patriarche fête son anniversaire. Une fête qui sonne faux dès le départ, nous laissant pressentir la chute, lente et douloureuse, vers laquelle se précipitent tous les protagonistes. On y voit l’implantation du « national-socialisme », l’aisance vers laquelle on s’enfonce dans le gouffre, sans même s’en rendre compte au départ, avant d’y être enfoncé jusqu’à la tête. Alors, il est trop tard. Il n’y a pas de justice, pas de bien, pas d’idéaux, pas d’espoir. Des personnages peu empathiques. Et pourtant, on passe deux heures hors d’haleine, à s’accrocher, à espérer, un peu, même en sachant que cela est vain.

L’efficacité de la pièce est garantie par sa mise en scène. Chaque chose a sa place, sa symbolique, chaque élément s’imbrique dans un tout clair, compréhensible, mais jamais prévisible. Dès le début de la pièce, un peu à la manière d’une tragédie, les cercueils alignés dans un coin de la scène nous annoncent le nombre de morts à venir. Plus ou moins. Un aspect « tragédie antique » que l’on retrouve de bien d’autres manières : une mort des personnages quasi ritualisée, et bien sûr, le propos de la pièce en lui même. Passions et ambitions liés, mêlés, destins de femmes et d’hommes de pouvoir dévorés par une noirceur tristement typique de l’âme humaine. La pièce s’appuie sur un moment de notre Histoire souvent qualifié d’unique, mais son propos est finalement universel, et nous renvoie une fois de plus au théâtre antique et sa « catharsis », purgation des désirs les plus violents grâce aux planches.

© Sophie Jouve / Culturebox

On prend donc ces bases vieilles comme le monde, universelles, qui parlent à tous et qui résonnent en nous, et on y allie les techniques et pratiques modernes. Et c’est complètement réussi ; encore une fois, tout a sa place, rien ne semble inutile ou déplacé. Une caméraman se promène sur scène, la vidéo projetée sur un large écran en fond de scène. La vidéo s’inscrit comme un prolongement ou un approfondissement de la pièce, à aucun moment la vidéo ne prend le dessus sur la scène. Elle permet cependant une approche plus brutale, plus frontale, de briser ce « quatrième mur » qui nous tient à l’abri du drame qui se déroule sur scène. Elle nous prend d’ailleurs pour témoin régulièrement, lorsqu’elle se tourne vers le public. On peut voir les expressions des personnages de près, on nous offre un deuxième point de vue, l’espace sous un nouvel angle. Elle permet aussi quelques scènes hors champ, dans les couloirs de la Comédie Française. Pas d’inquiétude pour celleux qui n’apprécient que peu ces procédés ; le hors champ est vraiment rare et court. Il en va de même pour les quelques passages qui peuvent sembler « trash ». Le but ici de la nudité ou du sang, entre autres, ne semble pas être de choquer ou de suivre un effet de mode des mises en scène actuelle. Au contraire. Tout s’insère parfaitement dans la pièce, à aucun moment on n’a l’impression d’assister à un spectacle d’excès pour l’excès. Ces éléments sont plutôt l’expression d’une horreur qui se trouve au delà des mots : la pièce est si forte que le texte à lui seul n’est plus assez puissant pour la porter. Tout explose, et il devient nécessaire d’exprimer tout cela par les corps. Il y a un trop plein qui gronde, et l’explosion est amenée si habilement qu’on est pris et emporté avec elle.

Une pièce magistrale, une mise en scène parfaite et une distribution exceptionnellement juste. Un message tristement universel et actuel ; vous en conserverez des cicatrices, mais quoi qu’il en soit, courrez la voir si ce n’est pas déjà fait. N’ayez pas peur de vous sentir mal, de vous confronter à ce qui vous dérange ; c’est peut être l’une des choses les plus fortes que nous permet l’art. Accrochez-vous bien et laissez vous emporter, maintenant que vous êtes – plus ou moins – prévenu.e.s de ce qui vous attend.

Valentine Hoffmann


Les Damnés
Comédie Française, salle Richelieu, du 20 mars au 2 juin 2019
D’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli
Mise en scène : Ivo Van Hove

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