Au Grand Palais, un éloge du temps qui passe, par Bill Viola

 

Le Grand Palais s’est paré de noir pour la rétrospective Bill Viola, organisée du 5 mars au 21 juillet. Nous pénétrons dans la première salle, et déjà l’ombre nous happe, pour un voyage initiatique au sein de l’œuvre du vidéaste contemporain. Il nous propose une profonde immersion au cœur de son travail. Immersion est le terme juste – elle est ici totale. Rien ne viendra troubler le noir des pièces qui se succèdent, excepté la lumière électrique des écrans. Il n’y a alors rien d’autre à voir, littéralement, que les œuvres. Elles éclairent seules l’espace d’exposition comme des halos nébuleux.

 

 

Bill Viola est le pionnier de l’art vidéo, aujourd’hui omniprésent dans l’art contemporain. Ses recherches techniques sont couplées à des réflexions métaphysiques questionnant l’être humain et son existence : « Qui suis-je ? Où suis-je ? Où vais-je ? ». Grand programme existentiel – infini. Cela tombe bien, il n’y a pas de réponse au bout du tunnel noir. Ne restent que les images et une sensation d’aquatique.

A mon sens, les questionnements de Bill Viola sont concentrés dans une unique pièce de l’exposition. Une pièce, une œuvre : Going forth by day (2002). Ce sont quatre écrans, quatre histoires, quatre esthétiques, qui condensent son travail. Cette oeuvre-bulle est puissante en termes de sensations – en ouvrir les portes, et fermer toutes les autres, c’est vous laisser entrevoir, sans vous la dévoiler, l’Odyssée spirituelle qui vous attend au Grand Palais.

Ce grand espace rectangulaire, situé au milieu de l’exposition, agit comme un sanctuaire.

Le visiteur, légèrement désemparé, se trouve confronté à :

« The Path » : A gauche, une forêt. Des dizaines de personnes y défilent les unes derrière les autres. Elles apparaissent à gauche de l’écran, au milieu des arbres. Elles traversent l’espace, pour disparaître à droite.

« The Deluge » : En face, une façade d’immeuble. On voit une porte ouverte donnant sur un escalier rouge. Deux fenêtres au premier étage. Des personnes marchent sur le trottoir, d’autre entrent et sortent du bâtiment. 

A droite, deux écrans.

« The Voyage » : Au fond, un beau paysage vallonné, où passe un fleuve. Sur la rive, un bateau : des hommes y embarquent de nombreux meubles. Il y a aussi une maison sur la gauche, où un vieillard est allongé.

« First Light » : Tout près, les bords d’un lac. Une femme inquiète regarde l’horizon, une ambulance et des sauveteurs s’affairent autour d’elle.

 

Le spectateur prend rapidement conscience que c’est avant tout le temps qui est questionné. Si Bill Viola dit qu’il le sculpte, c’est parce qu’il le laisse filer. Ses vidéos ralentissent les images : il laisse ses histoires s’étirer à l’infini. A première vue, il ne semble pas y avoir d’intrigue – c’est pourtant chaque geste, chaque regard, qui crée le plein. Chaque instant se révèle nécessaire, à rebours de toute idée de rapidité ou de condensé. Chez Bill Viola, le temps fait l’atmosphère et constitue les histoires.

Comment comprendre, si l’on ne s’assoit pas vingt minutes face aux écrans, que le vieillard allongé dans la petite maison s’apprête à mourir, et que le bateau qui s’éloigne à l’horizon sur le fleuve symbolise ce voyage vers la mort ?

Comment comprendre que la femme inquiète au bord du lac est à la recherche d’un être aimé, noyé, et qu’il ressurgira hors de l’eau lorsqu’elle dormira ?

 

 

Ainsi, dans cette pièce confinée, les secondes passent lentement, au rythme d’une caméra qui ne presse pas les personnes, les caresse et les laisser aller à leur rythme. Les instants les plus tragiques – la mort du vieillard, la noyade d’un proche au bord d’un lac – n’appellent pas l’action mais la contemplation. A chaque expression est donnée sa valeur, Bill Viola semblant nous dire que c’est dans la patience que l’on peut toucher au plus près les émotions humaines.

Bill Viola nous apprend à prendre le temps de regarder.

Par ce regard, c’est l’être humain qui est interrogé. Filmé dans ses gestes du quotidien, il est pourtant de passage. Il n’y a pas de grandes actions, simplement soit de vraies douleurs, soit des personnes qui marchent. Vers où vont-elles, celles défilant au cœur de la forêt de pins ? A quoi sont-elles occupées, celles se pressant sur le trottoir de l’écran du fond ? Elles passent : de la vie, vers la mort. L’inéluctabilité de ce mouvement frappe de plein fouet – l’être humain semble inconsistant et fragile, transparent mais tendre. La vie est un parcours. Le but reste inconnu, c’est le chemin qui importe, semble nous murmurer Bill Viola.

 

 

Dans sa vulnérabilité, pourtant, l’être humain n’est jamais seul : c’est souvent dans l’attachement à l’autre que les personnages de Bill Viola existent.  Ils sont comme des électrons libres interagissant sans cesse; sur la vidéo du fond, les passants se croisent, s’interpellent, s’éloignent – à droite, des sauveteurs soutiennent la femme désespérée par la disparition d’un être cher. Sans mots, ni paroles : le ressenti suffit pour la relation humaine, qui n’est accompagnée que de musique.

 

 

Bill Viola apparaît comme un humaniste, assez intéressé par l’homme pour prendre le temps de le comprendre, et donc de le regarder vivre. Bill Viola laisse couler et glisser.

L’eau, essentielle à la plupart de ses œuvres, est la métaphore de ses considérations. Soit dans la noyade, thème récurrent (lorsqu’il était enfant, Bill Viola faillit se noyer dans un lac, ce qui constitue à ses yeux une expérience fondatrice), soit dans la traversée (le bateau qui s’éloigne au loin, sur le fleuve situé en arrière-plan de la maison où meurt le vieillard), soit dans la submersion surréaliste (de la façade d’immeuble où se croisent les passants débordent à la fin des trombes d’eau), l’eau est toujours rédemptrice. Elle symbolise l’aspect spirituel du travail de Bill Viola : comme un baptême, elle se fait régénérescence, à la fois inspiration et finitude. Elle est porteuse de vie (un nouvel horizon par le voyage) ou de mort (le noyé).

 

 

Il faut ici, finalement,  rappeler la série The Dreamers (2013), située dans la dernière pièce de l’exposition. Des personnes endormies sous l’eau respirent calmement: ils sont des Ophélie, perdus et sereins, écho à la douce folie décrite par Shakespeare et Rimbaud.

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

 Ophélie, Arthur Rimbaud

Mona Oiry

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