Zinc, Chapitre II : La fin des sirènes

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Comme un homme amoureux, Martine, comme un homme amoureux. C’est beau de voir ça encore. Ça existe plus les amoureux. Moi, j’ai tout essayé. Même au bord du périphérique elles veulent pas de moi. Il y a que toi et ma mère, et une autre de temps à autre. Colette elle est restée un mois. Tu te rends compte que c’est beau. C’est pas tout le temps qu’on voit ça. En tôle c’était pas comme ça.  Même en soixante-huit c’était pas comme ça. On lançait des pavés mais c’était pas de l’amour, c’était Mao spontex. Même après, la CGT c’était pas ça. Là c’est du vrai amour, même d’un côté c’est déjà ça. Y’a l’idée.

C’est plus dur maintenant, les sirènes elles font peur dans le noir. Elles crient tout le temps, elles crient. Elles pleurent aussi des fois. Il faut des hommes forts pour ça. Nous autres, on tient pas la route, on tient le bar. Et encore. C’est notre seule distraction. C’est l’époque qu’il dirait. Avant, nos parents ils étaient tous plus ou moins forts. Là, maintenant, on est trop dorlotés. On est trop dorloté, y’a juste à se baisser. Alors que pour être amoureux, il faut du courage.

On a peur tout le temps. Et tous en plus ; on rentre chez nous et on pleure devant le poste. Devant une émission de cuisine. A croire que voir des oignons frire, ça fait effet. C’est la modernité, tout vient en zappant. Il y a qu’à voir ; le bar il en est plein. Ils pleuraient pas en sortant du travail avant.

Regarde, on savait se protéger déjà. Ca bardait, on répondait. Maintenant j’ai l’impression que la seule chose qui nous reste c’est les sirènes. Et tout faire pour que ça barde pas trop. Mais c’est eux, c’est de leur faute. Quelques bœufs et des hélicos histoire d’étoffer la bande sonore mais sinon il suffit d’allumer les sirènes. L’air de rien, ça pèse. Tu dois le voir, les gens ils consomment plus, c’est mécanique. Que les gens sont plus stressés, ça fait marcher le commerce. Ils se réfugient ici pour pas affronter ce qu’il y a dehors.  Si ça allait bien, ils seraient en train de pique-niquer à cette heure-ci. Ils seraient tout partout sur l’herbe de l’hippodrome. Et il y aurait de belles femmes en jupes. Et des hommes avec elles, pour regarder à travers leurs chemises transparentes.

Moi j’en ai connu des comme ça. Elle avait son bureau à côté du local syndical. C’est pas la dernière à dire oui. C’était une rude. –Toi, Mercredi, cinéma. – Qu’elle lançait dans le couloir. Un lionne au milieu des  louvards. Mais c’était pas de l’amour ça, juste de l’orgueil bien dosé.

Les belles gens ils savent pas aimer de toute façon. Ils se regardent, ils s’admirent, ils se font des compliments et des courbettes. C’est peut-être ce qu’il nous manque à nous autres, avec les dames. L’émotif. On doit pas être assez dedans. Enfin c’est pas facile, facile en ce moment avec tous ces chars et ces sirènes. On peut pas se concentrer. Moi qui suis interdit de manif c’est bien ma veine, avec tous les pavés qui se lancent, je pourrais en lancer un ou deux, en souvenir du bon vieux temps. Un pet de travers, là où il faut pas, dans un ministère soi-disant, et c’est fini. A vie. Tu passes ton temps à organiser les brisages de chaîne pour les collègues. Appeler les cars, compter les banderoles, faire des rapports, passer d’unité en unité pour voir à qui il reste un congé pour la cause. Et puis les patrons, dès que ça lambine, c’est pour ta poire, c’est la CGT. Des fois c’est nous, je dis pas, mais pas à chaque fois non plus. Quand ils ont supprimé la quille du midi, c’était nous. Mais pas que ; intersyndicale.

C’est gros, ça protège. Ils l’ont pas rétabli, trop d’accidents. En même temps, Daniel et Gégé tu les connais, ils sont pas du genre à la garder pour le soir. Ils se servent des verres de kermesse avant d’aller sur la fraiseuse. C’est une question de bon sens aussi. C’est comme eux, avec tous leurs moyen, on sent pas qu’ils nous font confiance, à écouter aux portes, à sonner chez les bonnes gens de bonne heure. Forcément, on est pas d’accord avec lui. Lui ou un autre d’ailleurs.

Mais les gens s’en rendent pas compte. Regarde, Jean et Ginette, dix ans qu’ils s’aiment pareil. C’est pas politique. Et pourtant ils font pas des manières. C’est peut être ça aussi, les gens avec des manières, la politique ça agit sur eux.  C’est comme la météo. Là c’est orageux pour eux, alors ils restent chez eux. Ils descendent pour acheter des clopes, et encore ; ils achètent par cartouche maintenant, pour venir moins souvent.

Toujours est-il que l’autre jour, je sors de chez moi : la rue bloquée. Des sirènes tout partout et des badauds qui regardaient décharger la camionnette. Alors là ils font circuler tout le monde, comme quoi une opération est en cours. Je sais bien que c’est pas vrai, moi ils m’avaient coffré avant l’aube.  Faut pas montrer au petites gens ce que c’est que la brutalité, ça leur donne des idées. Ils regardent que quand ça se touche la nouille, quand le commissaire il vient avec le préfet pour voir que tout s’est bien passé comme prévu. Que ça se passerait mal, il en dormirait quand même la nuit. Au prix que doit coûter son plumard je me fais pas de soucis.

Il y a ça aussi, les gens comme nous, ils dorment mal, toujours à entendre les voisins du dessus baiser la fenêtre ouverte. Mais tu fermes pas la tienne, fait trop chaud. Et puis on aime bien écouter. Même en tôle on regardait dans la douche d’à côté pour évaluer le petit nouveau. Cinq ans de cabanes pour avoir balancé un pavé, t’as bien le droit de mater quelques culs au passage. Et même le droit de t’imaginer que c’est celui de ta femme.  Qui est ce qui va venir gueuler. Les matons, ils s’en foutent, le nouveau il veut faire bonne impression alors il se shampouine bien la raie. N’empêche qu’on est devenu pote. Un camarade, tout comme moi. On a réussi à se mettre en cellule ensemble. Son père connaissait le directeur soi-disant. Ça aide. Moi j’étais copain avec un maton du B parce que j’avais été à l’usine avec son frère, c’est un petit monde. En même temps, je me drogue pas, je suis pas chiant, j’ai pas demandé grand-chose. Quelques clopes.

J’avais arrêté mais à l’intérieur, on fait avec ce qu’on a. Il parait qu’il est passé dans l’action directe quand il est sorti. Faudrait vraiment que tout le monde en ai marre pour que tout ça s’arrête. J’aimerais bien que tout foute le camp pour que le livret A revienne à trois pourcent. Pas que je veuille spéculer, trois pourcent de rien ça rapporte pas grand-chose. Pour ce que je suis payé, il faut un DEA pour avoir un salaire minimum aujourd’hui, alors moi à BAC moins deux, fait le calcul.

Regarde les là-bas, et que ça minaude, et que ca rigole. En voilà que les sirènes ca empêche pas de dormir. Moi j’en dors plus. Je suis pas bien, Martine, et pourtant je suis pas la dernière des feignasses. Tu m’as déjà vu me plaindre ? Une fois pour la CSG et l’autre fois pour les accords de branche. Mais c’est pas personnel, c’est matériel. C’est comme Jean, il est politique. On se plaint pas. Mais là je dors plus, je me réveille en sueur, et je me lève. Au moins cinq fois dans la nuit pour aller boire, normalement je bois juste avant d’aller carrer la viande dans le fourreau. Mais à quatre heures, ça m’est jamais arrivé. Pourtant, je suis seul, personne pour me dire qu’il faut pas je fasse ça pour mon foie.

Encore moi, ça va, je tiens le coup, j’ai toute ma tête, c’est pas comme le gros Manu. Il s’est tailladé à la CAF pour gribouiller avec son sang sur les murs, c’est compliqué. Va expliquer à ta femme pourquoi ton veston est tout arraché et que les flics ils t’ont pas aidé. Ils feront rien de toute façon, ils sont pas du côté des déséquilibrés. Tu peux dire ça à ta femme, elle se serait déjà barrée de toute manière. Et puis quand le dimanche t’es au troquet à quatorze heures, occupé à parier avec les maraichers et les glaneurs c’est mort d’avance, regarde les là.

Louis Vossen

Chapitre 1: Jean selon Martine

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