Zinc – Chapitre 1: Jean selon Martine

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« Oh Ginette, sert-moi ton couscous poulette »

Jean, c’est le bon gars. Il arrive à dix heures trente pour un petit muscat et le tirage de l’Amigo. Il joue deux grilles de temps en temps et reste jusqu’aux ordres, avant le départ des courses de l’après-midi. Après quatorze heures, les joueurs classiques arrivent et prennent d’assaut le box qu’il occupe au fond du Bateau Ivre. Des fois, quand Ginette est d’humeur plus causante, il reste un peu plus longtemps mais comme Jean ne supporte pas les commentaires des courses, il finit toujours par partir vers seize heures. Le patron lui a demandé ce qui le gênait tant dans le tiercé. On n’avait pas demandé deux fois. Gilles, le pote de Jean avait lâché un jour qu’il était interdit d’hippodrome pour vingt ans et qu’après en avoir passé trois à regarder les chevaux à Vincennes derrière les grilles, il s’était lassé. Il est passé au Rapido puis à l’Amigo. Il misait moins mais buvait plus, chacun fait comme il veut.

Jean, c’était le préféré de Ginette, il est classieux, un peu moins clodo que les autres habitués. Il venait toujours avec son blazer un peu trop grand, son pantalon sombre et ses bottines en cuir bien cirées. Ses cheveux long et gras le rendaient mystérieux. La première règle de Ginette, c’était « pas avec les clients ». Dommage, Jean, elle l’aurait bien sucé dans les toilettes du fond, juste pour le rendre un peu plus fou d’elle. Et Ginette, elle y tenait à ses règles; sauf le « pas avant seize heures », des fois elle se jetait une petite genièvre à quinze heures, histoire d’étancher la soif.

Il était prof de français dans un lycée de l’académie de Créteil, on a jamais trop su lequel, il a jamais voulu dire. Il dit rien sur son boulot, un ou deux tickets de l’Amigo de temps en temps, le petit muscadet qui va bien et il broie du noir. Ça se voit que c’est pas autrement dans sa tête. Rien que du noir. Même les chômeurs du bar ils feraient pas une tête aussi triste. Dix ans que Ginette elle le travaillait au corps. Ils avaient été ensemble au début, une fois. C’était avant que Ginette se mette avec le motard. Un cas celui-là aussi. Il venait tous les jours à l’heure pile, pas un bonjour, pas un au revoir. Il vient plus depuis qu’elle est allé avec un autre. Il enlevait même pas son casque ce rustre. Elle était revenue un matin avec des grosses lunettes noires pour bien cacher le pruneau qu’elle s’était pris puis on en avait plus parlé. On l’a plus vu le motard de toute façon.

Jean il vient que le dimanche.

« Les autres jours il peut pas » -qu’il dit-

En même temps, d’ici à Créteil, il  a bien deux heures de transport quand ça va bien. Le temps qu’il revienne, le dernier tirage est passé. Il pourrait bien venir le samedi quand même. Mais non

-soit disant- « On ne boit pas le samedi »

Le gros Gillou il avait bien rit le jour où on lui a dit ça

« Sabbat c’est Sabbat » -qu’il avait répondu en rigolant-

Le gamin de Ginette, qu’elle a un samedi sur deux, on avait dû lui expliquer le coup du Sabbat, tout une histoire.

Un jour, deux gars en veste sont venu et se sont mis sur le banc à côté de lui, là où se met Ginette normalement. Ils discutaient, on a jamais trop su de quoi, mais sûrement de politique parce que Jean a commencé à en alpaguer un en lui braillant que c’était un facho et un capitaliste. En tout cas, l’autre a pas apprécié.

-il a pris ses grands airs et il a mis une petite claque en disant- « Viens, je t’enchaîne le gaucho. »

Fallait pas dire ça, Jean il est sorti calmement, les mains dans son blazer. L’autre le suivait comme pour le narguer. Ils se sont éloigné jusqu’au peuplier et ils se sont mis dessus. L’autre en costume, il a dû porter son pote jusqu’au bout de la rue, histoire de pas le laisser traîner là. Jean, faut pas le lancer sur la politique. Il est très au fait sur le sujet. Il mettait tout le bar d’accord, pour sûr. Fallait voir quand le gouvernement lui plaisait pas. Il paraîtrait que son grand père venait au café dans l’entre guerre, quand c’était le grand père du patron qui était commis aux mousses. Que c’était plein d’italiens remplis de testostérone. Une autre époque. On était moins vigilant. Il y en avait pas un à poil. Chacun son pétard au cas où les rastons rappliquent. Maintenant c’est différent, les rastons courent les rues, c’est un effet de mode. Quand c’est pas avec Ginette, Jean il discute avec le patron.

Une fois, il est venu avec un autre pote que le gros Gilles, tout bardé d’une veste en cuir avec plein d’insignes. Un vrai paramilitaire, celui du quatorze juillet. Bref, ils se sont posé au bar, là où le patron est toujours installé. Toujours à la même place, en face des tireuses. Vingt ans qu’il a pas bougé de là. Coincé entre les tireuses et le café Richard. Et là, tu vois qu’ils préparent un mauvais coup. Ça se sent à plein nez; les messes basses et les airs de cachotterie. Faut pas être né de la dernière pluie pour pas savoir. Qu’on s’en doutait que quelque chose se tramait. Déjà que l’autre chauve on l’avait jamais vu. Les nouveaux, c’est toujours un peu suspicieux. Quand c’est les bosseurs de passage, les maçons et les plaquistes en pause, on se méfie pas. Ils prennent leur café la baguette sous le bras et ils repartent au chantier. On savait. Mais les chauves comme des rockeurs c’était suspicieux.

Le samedi d’après le patron appelle tôt pour dire qu’il serait pas là. Le jour du Grand Prix de la Forêt, un mois qu’il analyse le lot et en plus avec la côte qui est de quatre contre un sur son cheval favori. Il aurait jamais raté ça. Tout de même; il est pas venu. Jean non plus, mais il ne vient pas le samedi de toute façon. Le lendemain, dans les journaux, on a vu que des rastons avaient été envoyé à l’hôpital, nous on a fait le rapprochement. En même temps, les cent vingt kilos du patron qui vous tombent dessus, vous les sentez passer.

C’était pas bon pour les affaires en tout cas, ils reviendraient pour tout casser. Ils violeraient Ginette, la pauvre môme. Ils étaient jamais venus, ça s’est tassé. Ils avaient dû faire ça avec des cagoules. C’était pas des amateurs. Pas des fanatiques non plus, mais ils l’avaient dans le sang. Même que le grand père de Jean, il avait changé son nom pour faire plus rital, c’est pour dire à quel point il en voulait aux ritals. Une autre époque, on sortait le flingue à chaque coin de rue, juste pour dire. Un mot de travers et c’est tout une famille qui disparaît.

 On a beau dire qu’on vit dans une époque dangereuse, au moins tu peux passer le dimanche au café sans encombres. Avant c’était pas possible, les impacts de balle il y étaient encore en dessous du papier peint. Il n’y a qu’à avoir, de la taille d’un pouce. Le patron il avait encore une photo des deux terribles devant le bar, il l’avait accroché sur le devant du bar, un peu en hauteur, entre les drapeaux du FC Auxerre de 1995 et le ticket Rapido à cent mille francs que Roger avait gagné en 2003. On avait fermé les rideaux et on les avait pas ouvert avant quinze heures le lendemain, vous auriez dû voir l’état du patron, soûl comme un pot qu’il était. Dix patates ça se fête vous me direz.

Ça lui a fait un choc au patron, son meilleur client qui gagne le gros lot et qui fout le camp pour jamais revenir, ça fout un coup au moral. Depuis il sucre les fraises. Toujours est-il que l’autre chauve de Jean, on l’a plus vu non plus, c’est comme dans les films, ils font une opération et on entends plus parler d’eux. N’empêche que ça leur a fait du bien au patron et à Jean, il se sont senti vivre, ils sont revenu le dimanche tout fier. Ginette elle a plus regardé Jean pareil. C’est une traumatisée de la violence la gamine, faut pas lui faire voir du sang, elle tourne de l’œil sans attendre. Un jour, elle s’est coupée en préparant du jambon pour le midi, elle s’est retrouvée à faire carpette derrière le bar dans la seconde; il a fallu d’un broc d’eau pour la ramener.

Bon, après, avec les années on se rabiboche et c’est pas comme si Jean il cassait du raston tous les samedis, on en verrait plus à la télé sinon. Et puis jean c’est le bon gars. Toujours là le dimanche pour son petit muscat et le tirage de l’Amigo. Des clients comme ça, on en fait plus. Maintenant les jeunes ils viennent à l’aube dans de drôles d’états, ils commandent genièvres sur genièvres et ils veulent du concombre dedans ces zouaves-là. Soit disant c’est plus distingué. Au prix du concombre, moi je leur en met quatre rondelles, il y a pas de soucis. Mais tu sens qu’ils sont pas équilibrés, que quelque chose les a fracturé ces jeunes. Ils sont toujours au téléphone déjà. Même Gérald qui travaille avec les États Unis d’Amérique il est pas autant occupé à téléphoner. Demandez au patron, il vous dira ce qu’il en pense des jeunes et du téléphone.

« On devrait leur faire une greffe à la naissance » – qu’il dit toujours en plaisantant –

En même temps, les siens lui en font voir de toutes les couleurs. Jean il a pas d’enfant, lui, il aurait bien aimé je pense, mais c’est pas facile de trouver une femme dans la fonction publique, surtout quand on passe ses dimanches au troquet plutôt qu’au musée pour aller voir des belles choses. Elles sont pas folles les institutrices, elles voient bien qu’il y a un truc qui cloche. Et puis il habite loin, si tu dois faire deux heures de transport pour une dame et rentrer avant la nuit parce qu’elle veut pas de toi au petit déjeuner, t’abandonnes rapidement. C’est pas facile de tenir la distance. Il a bien des aventures avec ses petites collègues, pour pas être trop seul, du moins c’est ce qu’il dit au patron. Mais elles viennent pas dans l’Oise pour le plaisir, c’est contraignant. Après tu trouves que ça en vaut pas la chandelle et tu repars en campagne. Et vu qu’il est pas très causant le Jean, ça aide pas. Il a toujours le mot pour rire mais sinon il dit pas grand-chose. Pas comme les turfistes du fond qui sont toujours à déblatérer sur les résultats. Et que je gueule sur le jockey, et que c’est du chiqué, et que la piste était mal préparée, et que le PMU leur vole leur SMIC. Toujours occupés à gueuler ceux-là.

Ils sont pas du même monde, quand on parle pas c’est qu’on pense. Ça évite de faire n’importe quoi tout le temps. Je le sais, mon père il était comme ça. C’était pas un marrant, jamais à faire les quatre cent coups. Mais il était toujours là pour remettre à sa place quelqu’un qui avait pas réfléchi avant de parler. Il les dézinguait. Jean il est un peu comme mon père je crois, plus comique dans son genre, ça aide à faire passer. Parce que c’est pas toujours  facile à vivre un homme qui parle pas. Tu te réveilles un matin, il est parti au bout du monde pour élever des chèvres ou sur un bateau. Ça m’est arrivé en 1984. Le beau Maurice, mais lui c’était pour une donzelle de la moitié de son âge. J’étais pas la dernière du lot à l’époque pourtant . La Callas qu’on m’appelait partout, parce qu’ils m’avaient tous entendu faire des vocalises à la chorale.

je ressemblais un peu à Ginette il y a vingt ans de ça. Et regardez comment Jean il la regarde !

Louis Vossen

Chapitre II: La fin des sirènes

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