L’impossible amour de Lucrèce par Liddell

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Après un Todo el cielo sobre la tierra tonitruant, où elle mêlait syndrome de Wendy, tuerie d’Utoya et haine filiale, Angelica Liddell revient au Théâtre de l’Odéon avec You are my destiny (lo stupro di Lucrezia) jusqu’au 14 décembre. Récit sulfureux du viol de Lucrèce, la dramaturge en parle comme de celui d’un amour irrémédiable mais impossible. C’est troublant, parfois choquant pour ceux qui n’ont pas été initiés aux habitudes de la metteuse en scène espagnole, mais toujours brillant.

Les + :
– La pièce et l’idée de Liddell sont brillamment conduites
– Le chœur ukrainien accompagne parfaitement la pièce
– Le texte recèle des instants de poésie absolument superbes

Les – :
– Certaines scènes sont ardues à comprendre et interpréter, même si tout s’éclaire à terme
– Le spectacle est violent aussi bien physiquement que psychologiquement, et pour en profiter réellement, il faut pouvoir s’y être préparé

Note : 4 artichauts sur 5

Brigitte Enguerand

Brigitte Enguerand

Depuis des siècles, le viol de Lucrèce par son frère Tarquin est condamné. Quelle que soit la source littéraire, y compris chez Shakespeare, que Liddell admire tant, Tarquin est honni, et on ne dit mot du suicide forcé de sa victime. Dans son You are my destiny, Liddell achève les mœurs en bonne et due forme et présente une vision tout à fait exceptionnelle de ce récit romain. Durant toute la pièce, dix Tarquin sont mis à l’épreuve, à la limite de la torture. On les force à frapper ardemment sur des tambours jusqu’à en souffrir, on les met en équerre contre le mur pendant de longues minutes, jusqu’à ce qu’ils tremblent, agités de douleurs musculaires intenses. Le spectateur souffre avec eux. Mais c’est sans compter le soutien de Lucrèce, qui, si elle les observe dans leur supplice pendant un long moment, finit par les soulager en leur passant de l’eau sur le visage, en les aidant à supporter les sévices qui sont les leurs. En somme, elle aide ces dix jeunes Sisyphe italiens à porter leurs rochers jusqu’au sommet de la montagne, avec pour fond les chants angéliques d’un chœur ukrainien qui nimbe de lumière cet amour interdit.

Tous nus, ils épongent, lavent leur faute sur la scène, se flagellent et ne se laissent aucun répit, quitte à ressentir une implacable douleur. Liddell n’excuse pas nécessairement le viol, mais elle le voit plus comme un acte d’amour. En refusant toute récupération politique, elle déchiffre simplement cette relation entre Tarquin et Lucrèce comme un amour fatal, mené par le destin en somme, mais impossible. Tarquin fut prêt à tout perdre, y compris la vie, pour quelques instants avec sa sœur, et c’est pour la dramaturge un acte d’amour que rien ne dépasse. Lui seul ne la matraque pas à coup de vertu, comme le font les proches de la jeune femme. Elle rejette le suicide qu’on lui impose comme elle rejette cette vertu qu’elle abhorre. C’est ce que lave Liddell en buvant de la bière presque jusqu’à en vomir, en se la versant sur le corps. Un rite enflammé, un sorte de catharsis inversée, qu’elle dit tout droit inspiré de Paradajnov, qui use du rite pour tous les événements fondamentaux de la vie d’un homme.

Thierry Pasquet

Thierry Pasquet

Et c’est cet amour qui est mis en scène à tous les instants de la pièce. Liddell cite Artaud, qui parle de l’amour comme de la « reconnaissance d’instinct à instinct ». Et c’est justement ici une question d’instinct, partie inconsciente de l’homme nouée au destin. Lucrèce pardonne, et le Tarquin mis en scène lors du mariage final est le seul à ne pas la violenter lorsque tous sont nus et qu’elle se jette à eux. Elle ne fait alors que repousser ses cheveux, et il l’observe, alors même que ses partenaires la prennent et en jouent comme d’une poupée de chair. Et c’est donc ce mariage qui conclut une pièce éprouvante, tant physiquement que psychologiquement. Il consacre l’amour, rejette la vertu et les bonnes mœurs, alors que joue You are my destiny de Paul Anka en fond. You are my destiny, tu es mon destin ; un amour qui en somme ne pouvait être évité, le fruit du fatum. Un amour irrémédiable, mais impossible, sur lequel descend une vieille voiture couronnée d’un lion ailé tout ensanglanté. Le lion ailé de Vulci, symbole des monarques étrusques, et de la décapitation d’une lignée. Le lion ailé de Saint-Marc, écho d’une Venise mise à feu et à sang, emporté dans un tourbillon sulfureux dans lequel la bien bien-pensance et cette vertu sont mises au ban.

Bertrand Brie

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