Whiplash – Damien Chazelle

Whiplash-2

Whiplash de Damien Chazelle
4,5 / 5 Artichauts
De la sueur, du sang et du jazz

« Un petit chef d’oeuvre, les gens dans la salle ont applaudi », m’avait-on dit. Et oui, après 107 minutes passées à grimacer sur son siège, on a envie de se lever et d’applaudir (d’autant plus que lorsque vous êtes déjà tout-e seul-e dans la salle, seul le projectionniste risque de vous prendre pour un-e demeuré-e).

Whiplash, deuxième long métrage de Damien Chazelle, est donc à voir d’urgence. Intense, à l’instar de son tournage en deux semaines, il raconte la quête survoltée et douloureuse d’Andrew Neiman, un jeune batteur ambitieux qui, après avoir intégré le fictif mais néanmoins prestigieux conservatoire Schaffer, se voit offrir une place dans le jazz band de l’école. Celui-ci est dirigé par Terrence Fletcher, la terreur du conservatoire, qui semble tout droit sorti de Full metal jacket. Violent, grossier et pervers, il terrorise ses jeunes recrues en les poussant psychologiquement à bout, lorsqu’il ne leur balance pas des objets plus ou moins contondants à la figure.
Son leitmotiv est une anecdote sur Jo Jones qui, après avoir humilié Charlie Parker en lui lançant une cymbale en pleine figure, l’aurait poussé à entrainement toujours plus pour devenir, au bout d’un an de travail acharné, le jazzman légendaire que l’on connait désormais.

Entre le jeune premier et l’horrible dragon, pouvait donc légitimement craindre la caricature; mais le scénario se déploie autour d’une relation toujours plus complexe entre les deux personnages, servi par les performances époustouflantes de Miles Teller et JK Simmons. Malgré les vociférations toujours plus odieuses de Fletcher, chaque rebondissement nous sauve (de justesse) du ridicule. Tout en paradoxes, il ne tombe jamais totalement dans le cliché de l’odieux pervers sadique, mais on évite également l’écueil du personnage tsundere un peu guimauve.

Le plus intéressant dans Whiplash reste cependant l’usage brillant que Damien Chazelle réussit à faire de la musique. L’absence de musique extra-diégétique révèle un choix de mettre le jazz au cœur de l’action, lui conférant ainsi une intensité particulière. Le spectateur et les personnages partagent la même expérience: ils l’entendent raisonner à travers les portes dans les couloirs du conservatoire, et l’angoisse se fait sentir à chaque mesure: Andrew joue-t-il sur le bon tempo? (Va-t-il se prendre une chaise?)
Se met donc en place, tout au long du film, un passionnant dialogue entre le jazz et le cinéma. Les rythmes effrénés de « Whiplash » et « Caravan » décuplent la tension dramatique de chaque scène, parfois comme si le cinéma peinait à suivre, passant d’instruments en instruments par travellings accélérés. Aussi, aucun instrument mieux que la batterie ne pouvait souligner cette tension, alternant roulements toujours plus stressants et rythmes semblables à des coups, ou encore aux gifles qu’Andrew se prend en pleine poire.

Mais on ne peut pas non plus dire que le film fait du bien au jazz. Selon Fletcher « le jazz va mal » car plus personne n’est là pour repousser les limites des musiciens, à l’instar de Jones avec Parker. Or, il semble ressortir du film que le jazz va mal justement parce qu’il est pratiqué dans les salles de concert cossues, par des musiciens terrorisés.
De même, Charlie Parker, après le fameux lancer de cymbale, s’est en effet entraîné avec acharnement, mais a surtout tout vécu le jazz comme un tragique collective en jouant avec ses pairs dans les caves, les bars, la rue, n’importe où… mais pas enterré vivant dans sa chambre en piquant des crises de nerf tout seul sous le regard de Buddy Rich, du haut de son poster (le modèle d’Andrew, qui soit dit en passant était autodidacte…).

Le film semble donc véhiculer une représentation bien étrange du jazz: une musique pratiquée en conservatoire, vécue comme un calvaire par les jeunes musiciens, dans une ambiance où règnent solitude et compétition sans merci. Un jazz hyper-élitiste, fossilisé.
Contrairement à Darren Aronofsky, qui dans son Black Swan livrait un tableau cauchemardesque d’une pratique de la danse poussée jusqu’à l’autodestruction; avec Whiplash, Damian Chazelle nous laisse dans le doute.

Eva Eskinazi 

Leave a Reply