Le Voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger

filage - voyage en Uruguay

« Je ne sais pas ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas. Je sais juste que là-bas, de l’autre côté de l’océan, il y a des vaches blanches et marron ». Un Voyage en Uruguay, c’est le récit que racontait Robert à son petit-fils. A douze ans, ce dernier se la remémore dans ce qui reste de la Ferme neuve désormais vendue et qu’il ne peut qu’imaginer. Cette histoire, ce n’est pas celle de son grand-père à proprement parler, mais celle d’un cousin vacher prénommé Philippe que Robert envoya en Uruguay, de l’autre côté du globe, pour apporter trois taureaux et deux vaches normandes auprès de celui qu’on appelle respectueusement « Don Hector ».

Le récit de voyage de Philippe est en fait devenu un récit de famille.  Car les vaches de Robert portent en elles un peu de cette famille rurale, elles sont les buvards des craintes d’une mère qui a la face « résignée des femmes de marin », de la fierté de leur propriétaire qui les photographie une dernière fois. Elles sont aussi les supports vivants des rêves d’un jeune cousin excité et intimidé à l’idée d’un si grand voyage. En somme, c’est un petit bout de Normandie qui s’en va en Uruguay. Dans ce seul-en-scène d’une heure et demie où on ne s’ennuie pas, le spectateur est invité à vivre le voyage de Philippe. Le texte sonne juste et fait parler tantôt le petit-fils, tantôt les notes du carnet du garçon vacher. Peut-être aurait-il gagné à être davantage resserré au début. Toujours est-il qu’on finit dans tous les cas par se faire embarquer et c’est là l’essentiel.

Par un jeu astucieux de lumières, le metteur en scène a su donner à voir l’ambiance morte de la ferme dépeuplée de ses bovins ; et l’atmosphère insolite du pont du paquebot sur lequel ont été installés les vaches et Philippe pour deux mois. Le récit est joli, avec des moments drôles (scène du curage des box), improbables (vêlage en mer), des moments de tension, de nostalgie. On y apprend également des anecdotes sur les grandes traversées de l’époque, tel le « baptême de l’équateur » pour ceux qui le passent la première fois. Joli et simple, le texte résonne.

filage - voyage en Uruguay

La scène est couverte de planches de bois, et trois boxes ont été disposés au fond. Deux ballots de paille, qui changeront plusieurs fois de place, suffisent à faire évoluer le plateau. Les vaches sont suggérées de temps à autre par des beuglements enregistrés. Le comédien évolue dans ce décor assez simple, au pouvoir suggestif suffisant pour évoquer à la fois l’étendue des plaines normandes et uruguayennes, et traduire le confinement ressenti par un jeune fermier entouré d’eau.

Le travail du comédien est au rendez-vous. Il faut commencer par saluer sa diction impeccable qui ne fait que se donner la réplique à lui-même. Il réussit également grâce à un travail précis de son corps, à restituer les secousses d’un train, et faire tanguer la scène quand une tempête se lève.

Mais malgré tous ces éléments, la pièce échoue à tisser une réflexion sur le déracinement, sur le voyage, sur l’absence. Elle manque de ce souffle littéraire et dramaturgique qui transforme et questionne le spectateur. Elle glisse sur lui sans le bousculer. C’est dommage car le thème s’y prêtait : le voyage et l’inconnu sont un support inépuisable de questionnement sur soi, sur l’identité, sur la place qu’on occupe. Un Voyage en Uruguay est donc en somme une belle histoire de famille, la trace d’une odyssée normande qui, par manque d’épaisseur, ne quitte malheureusement pas la Ferme neuve.

François Derouault

Du mardi au samedi à 21h au Lucernaire – jusqu’au 15 octobre

Crédits photos: Juliette Parisot

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