Visages : Premier

Tout en haut, là-bas où on ne lève jamais les yeux, dans l’air qui pue les voitures et où les oiseaux pètent, le soleil frit les nuages qui se mettent aussitôt à bouillir une sale tempête dans leur cocotte minute polluée.

Une goutte s’écrase sur le crâne chauve d’un passant. Maudissant ce temps de merde, il s’engouffre aussitôt dans la bouche du métro qui avale et avale sans interruption. Le nuage rigole: il n’a pas son parapluie. À Paris, on ne se lasse jamais des allégories. C’est pourtant sous le sale temps de Paris que les amoureux s’étreignent et rient et s’imaginent des airs d’accordéons sur tous les boulevards et ponts où valsent leurs coeurs naïfs mais vivants et sincères; certains parisiens restent des éléments du décor gris et de ses sous-sols qui puent le chrysanthème. Paris, Paris et ses carcasses. Oui, Paris est un gigantesque accordéon où seuls les touristes et les ivrognes dansent, oscillant entre la naïveté et la destruction, même à la nuit tombée. 

Au bistrot d’en face, le garçon de café, plutôt beau gosse (il le faut bien), pris dans son rôle conforme au fantasme touristique essentialiste, sue à grosses gouttes et entretient le cliché. Dragueur, acteur, courtois, voit, entend, bling, caisse. Et encore deux cafés crème, il regrette et appréhende la pause clope, ding, bling, bruit de la cuiller parisienne et sincère, vivante mais inquiète qui redonne tout son charme à la tasse crasseuse et recollée. Le journal rend alors l’escapade plus intellectuelle chez l’écrivain raté aux lunettes rondes bien communistes; quant aux messieurs qui discutent, main dans la poche et jambes croisées, ils laissent échapper une légère grimace en prenant une petite gorgée, grimace à café naturellement imposée par le coin de leur lèvre droite, tout en débattant sur toute la noirceur du monde qui empoisonne leurs journées.

Un passant anonyme les observe, traçant brièvement son reflet dans la vitre. Hervé de la Tronchenbiais, muni de son petit parapluie (toujours prévoyant) et anciennement diplômé, s’aventure dans un quartier étranger. Déja jeune, conquérant et gagneur, l’orgueil l’affamait dans ses victoires comme dans ses enfers, obtenant comme récompense une vie aisée, mais des plus monotones et courantes (et une jolie cravate qui va bien avec ses petites lunettes carrées) – la belle vie.

Au sixième, Coralie arrose la lavande qui empeste sa chambre de bonne. Par l’existence difficile que cache son sourire égaré, elle a récemment appris que ce n’est qu’après la galère que l’on devient philosophe; mais sans abandonner la simplicité que demande la bonté et qui motive ses journées. Et sous ses gestes pourtant si doux et délicats, ses longues boucles dorées et sa blancheur éclatante qui inspirent les plus belles mélodies de piano, la rage de vivre qui se tortille passionnément et défait tendrement la dentelle de ses bas; ah,… Coralie: elle plante un crayon et dans l’année il fleurit.

Une voiture s’aventure près des passants et longe les rues chaotiques et stressées. Élise, aux réactions plus osées et plus vives, jambes étirées sur l’accoudoir de sa fiat, plane dans son narcissisme naturel; et écrit par réflexe, d’un ennui bien nostalgique qui souligne sa pauvre identité, son prénom dans un rond de buée qui rend une certaine allégresse à la pluie mélancolique; sa pensée, imitant son regard, s’allonge sur l’horizon puis, fatiguée, renonce; elle qui méconnait toujours la douceur enivrante des draps étrangers, cherche encore l’amour avec innocence. 

Bénédicte Solera Horna

Comments

  1. Je la trouve très ensoleillée ta pluie, peut-être à cause de la légèreté du trait, la douce ironie et la joie aigre-douce… Je les vois ces visages que tu dessines de tes mots, et je suis impatient de voir ceux que ta plume n’a pas encore révélés!

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