Visages : le flâneur postmoderne

Ces artisans endiablés jusqu’aux sueurs lunaires, portent derrière eux vingt-huit morceaux et un après-midi de pluie. Place Saint-Germain-des-Prés sous ce soleil hivernal et donc caché, où les arbres ont enfin séché leurs larmes rouillées, la rue stressée frétille de passants de remplissage. Leurs mélodies se brisent contre eux comme des éclats de rire, enchantant les souverains des toits parisiens, qui miaulent ensorcelés.

Hors du monde, je les vois comme des oiseaux en liberté qui griffent l’intérieur des gorges, brocanteurs nomades avec leur boîte à musique, au fur et à mesure que le froid désinfecte les paysages, tandis que les gargouilles veillent sombrement sur eux. Observant, du coin de l’œil, leurs chapeaux un peu délabrés (suffisamment abîmés pour leur donner un charme de friperie mais pas trop), et les doigts frénétiques du saxophoniste qui se tient devant l’église, je gribouille impatiemment sur une serviette frémissante, jaloux et nerveux, le pied battant le sol à coups de contrebasse.

Je me dis souvent que les regards sombres des passants doivent leur faire l’effet d’un filet de vinaigre, un peu comme le ferait une blessure narcissique. J’ai demandé bêtement une fois à un comédien venu jouer dans un petit bar à Pigalle, en discutant rapidement avec lui, un peu violemment peut-être, s’il ne sentait pas parfois qu’il pataugeait dans une sorte de trou à rats indifférents, qui passent la moitié de leur vie enfermés sous terre. « Enfin tu comprends, m’a-t-il répondu pour le coup assez surpris, c’est important tout ça, sans nous, c’est un peu l’âme de Paris qu’on juge et qu’on remet en question».

C’est drôle, ça me fait penser à l’histoire de l’heure de gloire d’un athée dont on m’avait parlé. Assistant un samedi à une communion collective prônant la tolérance religieuse et le respect mutuel entre tous les fidèles et croyants, seul parmi toutes ces créatures du ciel, il récita avec un grand sourire, pendant l’heure de prière, un poème de Baudelaire, et il s’attira la fascination collective. Après tout, ces artisans ont tous quelque chose en commun : ils ont bien compris que tout repose sur une question de convictions. Et quand je vois ces gens-là, je me lèche jalousement les babines.

La partition enflammée poursuit son marathon couvrant le roulement sinistre des pas. J’abandonne ma serviette et je poursuis ma balade sur les bords de Seine où les arbres nus s’inclinent devant ces jolies touristes italiennes. Je souhaiterais parfois, comme ces artisans, les faire rire avec ma poésie ; craignant le regard d’un passant, je feins de fixer un horizon lointain. Sur le pont neuf, un homme se prend une claque monumentale qui manque bien de l’expédier droit dans la Seine radioactive, je me revois alors, moi et mon bouquin du dimanche soir, et cette citation, qui m’a tout appris sur les filles : « que l’appel des éclairages sidéraux, même monté au plus haut de la tour, ne vaut pas l’espace de la cuisse d’une femme ».

À vrai dire, j’ai découvert Paris par les filles et ces fourmillements insupportables au ventre et ces crampes qu’elles donnent un peu partout. Paris-des-filles donc, que j’ai exploré de long en large, et j’affirme cela sans la moindre modestie, emporté par la valse des cœurs et de leurs yeux brûlants, fous rires encore tièdes qui s’agrippent aux draps et s’enfoncent dans les nuits. Des filles plutôt fraîches, parfois un peu fourbes, de belles paires d’épaules et des jupes à fleurs qui permettent de maintenir vifs les ragots intimes des concierges du quartier. Et même certains entrejambes déments, chauds comme des baraques à beignets, mais capables de perforer d’un sourire tous les regards ; sans prétendre paraître vulgaire. Je pris un verre rue des Rosiers le jour de ma plus belle balade à Paris, après avoir lu dans un manifeste à Rivoli que je ne contemplerais qu’une seule fois la forêt profonde des yeux qui aiment. D’une humeur éclatante comme celle d’un amoureux qui balance sa poésie de béton entre deux stations de métro, je me construisis un itinéraire de route depuis les vieux saints pères, et la faim me fit cavaler jusqu’au quartier latin. Calme plat dans ces rues écolières,  j’ai alors découvert qu’il n’y avait d’endroit plus fructueux pour que parfois, la nuit s’éveille et les draps respirent… 

Lyriques, ces vieilles veillées parisiennes.        

Bénédicte Solera Horna

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