Visages : La valse de l’écrivain

L’écrivain. Oubliant son café déjà glacial, aspire la beauté des pages blanches et excitantes et se ressource à nouveau. Il sent, ose, se libère et vit enfin ; ferme les yeux et ses mains deviennent voyantes ; couche instinctivement, langue entre les dents et clope sur la langue, les ombres de ses pensées joyeuses et sifflottantes

Oh oui, se dit-il, parlons-en, de cette fête ! Du hasard qui emporte sa main enivrée sur le papier sur lequel il retranscrit l’humanité. Parlons de l’automne et de ses pensées qui, nées dans son cœur naïf sous le ciel de Paris et de ses pluies ocres, n’aboutiront pas et tueront le philosophe. Jadis et encore, parlons de ces visages que tu remémores, écrivain, si différents mais si beaux, que tu as croisés et perdus le temps d’un triste songe, éléments du décor qui te ramènent paradoxalement à ta solitude. Parlons des aveugles qui admirent  cette belle journée, nargués de loin avec malheur et cruauté par les bureaux de la Défense ; des vagabonds qui traquent le silence des rues, encore sourds d’hier ; et des beaux discours qui font la beauté des crétins. Pourquoi ne pas rester classique, et parler de toutes ces personnes qui ont entendu le son de leur tempe éclater, qui ont connu la haine et on été haïes ; ou encore de ce regard perçant qui s’enfonce dans les draps après l’amour, et qui siffle dans nos pensées quand on oublie ?

Parlons enfin du scientifique qui, soudainement tombé amoureux, piétinant sa honte, hurle et crie, éperdu et suffoqué, son cœur brusquement foudroyé, à cette foutue causalité. Pauvre naïf ! Elle fait sourde oreille à ce gosse qui s’est cru un homme, et lui flanque un magistral coup de pied au cul qui l’expédie en vol plané vers un amour malheureux et bordélique, prêt à morfler. A quoi l’écrivain lui répond depuis le fond de sa pensée, souriant : « Pauvre ami, toi qui a peur, sache que le poète saigne en permanence… ».

Son regard vient cristalliser le comptoir agité autour duquel la lumière ondule, où circulent ces artistes comédiens, serveurs fervents détenteurs de l’art français des mille et une politesses ; les yeux de certaines femmes ondulent et dansent, le sourire miroitant de couleurs. On entend parfois, dans le murmure de certaines tables, la langue amère et malade de l’échec de quelques téméraires. La noirceur de la voix qui redouble dans leurs interminables débats se faufile comme une plainte autour de conversations désintéressées et de rires de certaines âmes endormies. Pendant ce temps-là, les maigres rayons de soleil de novembre viennent titiller les verres lyriques qui frétillent entre eux, soulageant l’ouïe encore grondante de voitures râleuses qui grognent, grognent en permanence. L’agitation parisienne se démêle au rythme d’une valse que l’écrivain fredonne frénétiquement, au fur et à mesure que celle-ci s’accélère comme sous la jouissance d’un accordéoniste lors de ses jours heureux.

Émerveillé, il admire cette peinture à vif, chatoyante de vies  dépendantes de la vivacité du désir qui crient, rient, s’exclament, débattent, se poursuivent et s’entremêlent, s’agrippent et s’arrachent entre flâneries, espoirs, ambitions, névroses et obsessions sucrant leurs cœurs acides dignes de cabarets rocambolesques et tragiques. Ses pensées, libres, à pointe de plume crissant sur le papier, l’interrogent sur la cachette de sa jeunesse, coquine, qui danse aujourd’hui à reculons, les yeux désormais humides. Les mots tremblent. Entraîné par un flot de paroles insidieuses qui semblent vouloir perforer son estomac, avant que celui-ci ne se noie, il gribouille sur une serviette nerveuse :

« Quand je me chante à moi-même à tue-tête pour poursuivre ces destins impénétrables,

Je péris sous mes mots, et ce sont bien mes récits qui montrent que je n’existe pas ;

Sache lecteur, je ne souhaite que laisser ceci à ton oreille pour quand tu t’éveilleras ;

Gorge figée de celui qui m’écoute, voilà ce que j’affirme au spectateur qui m’accable :

Suspendus au papier les mots hurlent,

Etouffant ma voix qui brûle,

Le cœur piétiné par la bête qui le veille,

Prisonnier d’une ville sérieuse qui naïvement sommeille.

Lecteur, souviens-toi que je t’attends,

Mon oreille contre le papier j’ai entendu ses battements,

Et ce matin, depuis le fond de l’arrière obscur et intellectuel des cafés

Sache que git une main ensorcelée, hésitante entre le chant et la pensée. »

 

 

 

 Bénédicte Solera Horna

Leave a Reply