La Villa Cosenza – La Chambre, 1602

Une bouche écarquillée sur ses dents. La gorge qui palpite. Veines tendues,  prêtes à rompre. Les seins qui se soulèvent. Tendus. L’air qui s’enfuit à gros bouillons. Le ventre. Monstrueux. Les jambes écartées, blanches, colonnes gardant l’entrée d’un temple. Le sexe qui n’en est plus un. Les mains, les poils noirs qui s’égayent sur les phalanges. Calleuses. Propres. Vivantes.

Mon premier contact avec le monde – ces mains- qui ont vu mes trois sœurs avant moi. Mes trois sœurs dont j’ignore encore tout. Je le sens me tenir, moi, sanguinolent. Je le sens m’examiner, me soupeser. Puis la douleur. Soudaine, brillante, fulgurante. Je crie. Et pour la première fois, j’entends. Mon cri, d’abord. Les rires, après. Et sa voix, douce, grave, riche. Le son d’une clarinette. « Angelo ». Elle dit mon nom comme une évidence, et je sens son cœur contre ma tête. Son souffle hiératique.

Un bruit aigu. Inquiétant. Un changement. De l’air, neuf, de nouvelles odeurs, moins acres, moins de sueur. Et son odeur. Lourde. Sombre. Sa voix rocailleuse, inquiète, qui fait vibrer celle qui me tient serré.
« Comment va t’elle docteur ? Et … Et est-ce … ?
-Elle va bien signore Cosenza. Tout comme Lui. »

Ils parlent de moi. Je ressens son bonheur, évident dans sa voix. Chaud comme le soleil que je sens derrière mes paupières closes, scellées par un mélange de sang et de liquide amniotique.  Je sais qu’il n’a jamais été aussi heureux.
« Angelo » répète-t-elle. « Angelo mio »  Il dit : « Dieu nous a entendu ».

Je sens qu’on me soulève. Dans ma frayeur, j’ouvre grand les yeux. Et pour la première fois, je découvre la Chambre. Je découvre les lourds rideaux de velours pourpre et or. Je découvre la lumière qui s’écrase violemment en s’irisant sur la poussière qui flotte, inerte et insouciante, devant la fenêtre. Je la vois. Et je l’aime d’autant plus. Ses lourdes boucles, sa sueur, ses seins gonflés, sa pâleur réjouie étalée sur les oreillers gigantesques. Je la découvre, infinie et belle, sur ce lit de chêne massif qui la soutient péniblement. Je vois l’assemblée qui me contemple. Et je vois mon père. Sa barbe. Ses sourcils. Ses yeux, bleus.

Je ne réalise qu’alors que tous se sont tus.  Que les sons que j’avais oubliés dans mon ébahissement ont réellement disparu. Comme son sourire à lui. Il fixe mes yeux. Je sens sa tristesse, sa peur. Je me mets à pleurer mais il est trop tard. J’entends un murmure : « Gli occhi del Demone*. »

*  « Les yeux du Démon »

Robin Trémol

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