Vie sans issue : tour de force pour Vania

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Véritable réinvention du chef d’œuvre du dramaturge russe, Anton Tchekhov, Vania ne lasse jamais de présenter un texte d’une actualité rare et d’une parole qui touche le spectateur. Le travail de Julie Deliquet dévoile en s’appuyant sur un exceptionnel travail d’acteurs une vision crue, triste et cynique de la vie de femmes et d’hommes confrontés à une rêverie infinie dans notre monde fini. Une pièce exigeante mais ouverte, un théâtre populaire et collectif : une véritable réussite pour cette rentrée théâtrale à la Comédie Française.

« Nous nous reposerons, nous nous reposerons, nous nous reposerons ». Sur scène, Sonia hoquète dans ses pleurs alors que sa grand-mère a repris sa brochure, et Vania semble égaré dans les limbes de sa détresse. Les lumières s’éteignent, et le spectateur peut enfin applaudir ouvertement une pièce qui en 2 heures, l’a fait passer du rire aux larmes.

Rire, car Vania, c’est avant tout le cynisme d’une vie aux confins du monde habité, dans ces vastes plaines russes où le huis clos devient une sensation physique. Il ressort de ces espaces inhabités – Tchekhov bien sûr, mais aussi August Strindberg dans un Père déjà magnifique il y a deux ans salle Richelieu –, un soupçon de folie, une solitude qui empoisonne l’acteur et le spectateur. Si l’on rit, c’est aussi de la peur de cette existence qui nous semble destinée : une vie faite de routine, d’un monde où aucune joie n’est perceptible, où la critique semble être la règle et où les personnages se toisent dans une jalousie maladive. Jalousie de Sonia pour Elena, sa belle-mère qui fait tourner la tête de tous les hommes. Jalousie de Vania pour Herr Professor, ce post-soixante-huitard qui étale sa science devant un extrait de Vampyr de Breyer, et qui a épousé la plus belle femme. Jalousie enfin d’Elena, qui semble désemparée face à l’insoutenable légèreté de vivre, qu’elle n’arrive pas à partager, amoureuse peut-être d’un homme qui n’a que si peu à lui offrir.

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Photo Simon Gosselin

Larmes aussi, car Vania c’est cette vie dont nous cherchons par-dessus tout la fuite, une vie remplie de travail et de douleur. Astrov, le médecin, est le plus clair à ce sujet : l’espoir, c’est d’avoir des « visions agréables » mais seulement une fois dans son cercueil. D’ici là, la vie n’est que laideur et bêtise. Tristesse qui peut se transformer en moment de gêne, lorsque l’alcool semble le seul remède pour oublier la condition qui nous force à survivre. Tchekhov, c’est avant tout cette écriture intemporelle qui « sans intrigue » comme le remarque Elsa Triolet, nous fait voir tout le sel de la vie. Et c’est ça qui rend le texte unique : la vie des autres n’en est que plus passionnante.

Le travail de la metteure en scène, Julie Deliquet, est par ailleurs remarquable. Passons sur le fait que le théâtre du Vieux-Colombier ait été divisé en bi-frontal, la table étant au milieu des spectateurs – niveau acoustique, ce n’était pas une idée particulièrement réussie. Le reste de la mise en scène est parfaite : le jeu des acteurs est proche de l’improvisation travaillée par Julie Deliquet avec les acteurs. La rencontre entre ce théâtre parlé, ces acteurs exemplaires, et ce texte ne peut que nous faire réfléchir. Derrière ce qui semble être une scène familiale, où l’on arrive à la table de Vania, se cache une intense réflexion sur le sens d’une vie, de l’amour, du travail et de la science. Le seul qui peut sembler heureux, c’est le professeur Sérébriakov, celui qui parvient à s’extraire de ces « Scènes de la vie de campagne » – le sous-titre de la pièce de Tchekhov, pour nous faire rêver de la ville où l’existence aurait enfin un sens.

Photo Simon Gosselin

Photo Simon Gosselin

Le jeu de la troupe de la Comédie-Française est excellent. Fait remarquable, tous les rôles semblent presque à égalité. Si Laurent Stocker est éblouissant dans son rôle de Vania aigri et pourtant rêveur, Anna Cervinka est la plus marquante. Seule représentante de la jeunesse – on se fait vite à l’idée que Florence Viala joue une Elena plus vieille que dans le texte tchekhovien, où son personnage est le seul dont on indique l’âge, 27 ans – Anna Cervinka déroule une Sonia désespérée, crédule et qui aimerait encore rêver. C’est pourtant sur ses paroles pleines d’amertume mais toujours marquées par l’espoir que la pièce s’achève car, « il faut vivre quand même ». Mention spéciale enfin à Stéphane Varupenne, qui livre un docteur qui ne peut plus se détacher de l’action, lui qui ne pourrait être qu’un simple visiteur dans cette famille troublée mais qui agira comme un catalyseur.

Le défi était de taille : la traduction lue et relue, celle d’Elsa Triolet, avait réussi déjà à enfermer à la perfection cette sensation de détresse russe, en captant toute l’atmosphère tchekhovienne. Mais le pari est gagnant : l’actualisation de la pièce ne nie en aucun cas l’esprit originel, ni la force de cette passion amoureuse qui ronge les personnages tout en les dégoûtant de la vie.

Et en sortant de la pièce, le spectateur peut faire sienne une critique de 1900 : « […] L’Oncle Vania continue à régner sur le répertoire […] Voilà ce que c’est que de toucher du doigt l’essence même des problèmes, les cordes les plus sensibles… »

Nicolas THERVET

Vania, d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov,  mise en scène de Julie Deliquet. A la Comédie-Française, Théâtre du Vieux Colombier. Jusqu’au 6 novembre 2016 – 20h30 du mercredi au samedi, 15h les dimanches, 19h les mardis. De 9 € à 31 € – Durée : 2h.

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