Vanishing Point

Vanishing-Point

J’ai pu rencontrer Marc Lainé pour parler avec lui de ses créations, et plus particulièrement de son spectacle qui passe en ce moment à Chaillot et jusqu’au 17 avril, où il mêle théâtre, cinéma et musique avec les Moriarty.

Quel est ton parcours ?

J’ai commencé par des études à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) qui forme des plasticiens, dans la section scénographie. C’est une école qui forme à la réalisation de décors, à la muséographie… donc à l’origine je ne me destinais absolument pas au théâtre. Je n’avais pas eu l’idée de quelque chose d’aussi précis. Mais, l’école avait des ponts avec le Conservatoire National (CNSAD), donc je me suis fait des amis metteurs en scène et comédiens. A partir de ce moment, j’ai bossé un peu pour le théâtre et l’opéra, avec des gens très différents, comme Jacques Lassalle, Richard Brunel, la compagnie des Lucioles…
Après avoir été scénographe pendant un moment, j’ai eu envie de créer mes propres spectacles.

Quel est ton processus de création, ta manière de travailler tes spectacles ?

Dans mes spectacles, tout part du plateau ; lorsque j’ai l’idée d’une création, je ne vais pas naturellement partir d’un texte préexistant.
J’ai commencé par deux spectacles tout publics. Je travaillais alors avec un auteur britannique qui écrivait au plateau. Le premier s’appelait La Nuit électrique (Molière jeune public). Dans le deuxième, il y avait de belles choses, mais je me suis rendu compte que j’étais de plus en plus intrusif dans l’écriture. Donc, j’ai commencé à écrire mes propres spectacles.
C’est important pour moi d’aller dans une démarche d’auteur de plateau (qui est un métier tout à fait différent de celui d’écrivain). J’essaie de créer un petit univers cohérent. C’est ma manière propre de faire du théâtre, je suis dans une démarche d’artisan. Dans ma vision des choses, un spectacle est un tout, et j’écris toujours pour les acteurs, que j’ai rencontré et choisi avant la création.
Mais si la création part toujours du plateau, l’idée du spectacle part, elle d’un désir de fiction, d’histoire. Pour beaucoup de gens dans le théâtre, les fables et les personnages sont morts il y a longtemps. Mais je revendique le fait de ne pas pouvoir faire autrement.
J’ai appris que, dans tous les cas, un spectacle est un travail empirique avec les comédiens. J’aime les choses chaotiques, libres. Je mets en place des dispositifs précis et contraignants, mais l’incarnation y est libre.

Comment as-tu rencontré les comédiens avec lesquels tu travailles pour ce spectacle ?

C’est d’abord parti de ma rencontre ave le groupe Moriarty qui joue la musique du spectacle sur le plateau. Je les connais depuis un moment, et l’un deux et un ami de longue date : on s’est rencontré il y a 18 ans aux arts décos. C’est agréable de se connaître aussi bien puisqu’il y a une réelle liberté de travail ; on peut se dire les choses clairement.
J’ai rencontré Marie-Sophie Ferdane lors d’un spectacle à la Comédie-Française, pour lequel j’avais signé le décor (Oblomov). Elle voulait sortir des sentiers battus, donc on s’est rapidement bien entendu.
J’ai aussi fait passer des auditions à l’Espace Go de Montréal, et le choix s’est fait assez naturellement. Avant de voir Sylvie Léonard, j’imaginais un personnage plus désespéré, mais elle a une telle vitalité qu’elle a ouvert des pistes. Elle peut passer par tous les registres, et c’est aussi ce qui fait sa force en tant que comédienne (c’est elle qui a créé Un gars une fille, mais elle a aussi joué avec Denis Marleau qui signe actuellement une mise en scène à la Comédie-Française). C’est essentiel pour un spectacle comme celui-ci, qui oscille entre théâtre et cinéma, d’avoir une comédienne polyvalente. Quant à Pierre-Yves Cardinal, il était étonnant de concret et de violence sourde. Mais il est aussi capable d’humour et de détente. J’en avais beaucoup entendu après qu’il a joué Tom dans Tom à la ferme de Xavier Dolan, dans lequel il irradiait apparemment. Mais j’ai refusé de le voir, et j’ai préféré me faire ma propre idée.

Vanishing-Point-06@Patrick-Berger-1024x732

Patrick Berger

 

Comment caractériserais-tu ce spectacle ? Comment as-tu eu envie de la faire ?

Il a un rythme soutenu de comédie, malgré des moments sensibles.
Tout est parti de l’envie d’un road-trip. C’était là mon désir premier ; après, je savais également que je voulais avoir un trio avec deux personnages qui partent à la recherche d’un troisième qui leur échappe.
Au début du spectacle, Suzanne se suicide, mais le spectacle ne raconte pas les raisons du suicide. C’est plus une fable, un conte.
Le voyage est quasi-documentaire, mais on voulait garder quelque chose de poétique pour décaler ma fiction. Le voyage est filmé et raconté en alternance sur le plateau.
Mais plus qu’un voyage, il y en a deux : un voyage initiatique pour Marie-Sophie, qui s’oppose à la cavalcade des deux autres. Dans ce voyage initiatique, elle décide de se perdre sans savoir vraiment pourquoi, et rencontre un vieil amérindien qui lui permet de s’explorer. Elle en fait alors un spectacle dans un club de Montréal, le Vanishing Point. C’est autour de ce dispositif-gigogne que s’articule le spectacle. J’appelle ça un dispositif-gigogne parce que j’ai ce rapport théorique au théâtre qui m’est donné par ma formation de plasticien, où on nomme les choses… mais parfois dans le théâtre il faut être instinctif. C’est aussi ce que j’ai essayé de faire pendant la création de ce spectacle.

Comment as-tu fait ce road-trip ? Et comment le retranscris-tu sur le plateau ?

Je suis parti avec un vidéaste, Tundae – ma collaboratrice artistique- et Stéphane de Moriarty. On a mis des caméras sur le toit, et une caméra à l’épaule. L’idée était de documenter le voyage pour faire des images de la route. Contrairement à ce à quoi on s’attendait, ce n’était pas grandiose, mais plutôt désolé, ce sont des paysages mineurs. Ils ne changent pas pendant des heures, cela donne un sentiment d’étrangeté, de circularité. Les images sont projetées au plateau sur deux grands panneaux autour de la Honda Civic, avec Pierre-Yves et Sylvie à l’intérieur. Et le tout est filmé par une caméra qui retranscrit tout sur un troisième panneau face public, comme un écran de cinéma.

Comment ce road-trip a-t-il alimenté ton spectacle par rapport à tes idées de départ ?

Au départ, on partait sur des variations du mythe d’Orphée. Mais le road-trip nous a permis de découvrir les Amérindiens, et leur culture chamanique, animiste. Pour eux, plusieurs univers coexistent, et cela rencontre parfaitement le projet scénographique où plusieurs espaces coexistent. A partir de là, j’ai su que j’allais pouvoir piocher dans cette culture si particulière pour construire le spectacle. Les Amérindiens ont une vie de misère mais une culture qui résiste, et c’est perturbant parce que le spectacle n’a pas cette dimension poétique et sensible de la culture amérindienne – mais j’ai prévu d’en faire le sujet de certains de mes prochains travaux.

Vanishing-Point-02@Patrick-Berger-1024x697

Patrick Berger

 

Pourquoi faire un spectacle avec des musiciens sur le plateau ?

Parce que cela permet des interactions aves les comédiens. Ils se nourrissent mutuellement. Des bandes enregistrées auraient imposé un rythme ; là, cela donne quelque chose de plus vivant. Dans la fiction, ils sont aussi importants. Ils accompagnent la chanteuse.

C’est un projet transdisciplinaire, ça n’a pas été trop compliqué de jongler avec tous ces aspects ?

J’adore me mettre des contraintes, et essayer de m’amuser avec, donc ce n’était pas un problème. C’est la première fois que je suis allé au bout de ce mélange théâtre-cinéma-musique, et ça mérite d’être creusé encore plus à mon avis.

Tu dis créer tes spectacles pour les comédiens, mais n’aurais-tu pas envie de travailler avec les mêmes comédiens régulièrement ?

Mes comédiens changent toujours, mais j’aimerais bien travailler en bande oui. Ça permet d’accélérer le processus ; d’ailleurs beaucoup de grands contemporains le font (Py, Pommerat…). Cela dit, le fait de se renouveler nourrit l’écriture. Rien n’est certain sur les prochains projets ; tout ec que je sais, c’est que je vais travailler avec des marionnettistes pour le prochain.

Quels sont tes prochains projets ?

J’ai un projet tous publics, avec des marionnettistes et un documentaire sur les Indiens Cri. Des enfants montréalais rencontreraient des enfants Cri, et poseraient des questions à un chaman Cri. C’est une culture qui va continuer à nourrir mon travail pendant un certain temps je pense.
Je vais aussi faire la mise en espace d’un texte à Théâtre Ouvert l’an prochain, qui s’intitule La fusillade sur une plage en Allemagne.  Cette fois-ci, je partirai donc d’un texte déjà créé. C’est un travail différent, mais passionnant aussi.

Propos recueillis par Bertrand Brie

Marc Lainé

Marc Lainé

Vanishing Point de Marc Lainé

Avis : 4,25 sur 5

Marc Lainé nous embarque dans un road-trip passionnant à Chaillot jusqu’au 17 avril.
On prend la route avec Tom et Suzanne à la recherche du mystérieux amour de Tom, partie un beau jour, sans vraiment qu’il ne sache pourquoi.
Le spectacle commence avec le suicide de Suzanne, puis reprend au début de l’histoire, lorsqu’elle part rendre visite à une amie sur un coup de tête. Elle prend un auto-stoppeur, Tom, qui, alors qu’elle l’invite à dîner, est pris d’une crise de colère et la menace avec un couteau. Il l’oblige alors à continuer à rouler vers sa destination ; mais les deux finissent par s’apprivoiser l’un l’autre et roulent en duo pour retrouver cette femme que Tom a un jour perdu.
Une Civic est installée sur le plateau, avec deux grands panneaux modulables pour retranscrire le voyage sur grand écran, face au public, et en même temps sur scène dans une sorte de dispositif entre théâtre et cinéma.
Un spectacle passionnant qui nous fait voyager en musique au fin fond du Canada.

Leave a Reply