Va et poste une sentinelle, Harper Lee

Credits to- Grasset

Pour vous, l’Artichaut revient chaque semaine sur les sorties littéraires du moment. Aujourd’hui, on analyse Va et poste une sentinelle, de Harper Lee.

Les Plus :

  • Le lecteur retrouve avec plaisir la personnalité mutine de Scout, qui reprend la narration de Va et poste une sentinelle, à la suite de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. De même, il est agréable de redécouvrir l’entourage de Scout, dans les réminiscences de son enfance, comme dans la description de sa vie adulte.
  • L’alternance des souvenirs et du présent fait aussi de ce roman un beau discours sur la nostalgie et l’impossible recouvrement du temps passé.
  • Enfin, c’est également un tableau pittoresque d’une petite ville du Sud, Maycomb, -qui semble toutefois moins abouti que celui de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.  

Les Moins :

  • L’esprit déségrégationniste de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, impulsé par le personnage d’Atticus est délaissé ; malgré le soutien de Scout envers la cause des Noirs, le changement de position radical d’Atticus désappointe le lecteur.   
  • En superposant les épisodes de la vie de Scout, le roman se prive de fil directeur.
  • Le roman présente des caractères et des paysages qui constituent davantage une ébauche d’un chef d’œuvre qu’une œuvre en soi.   

Verdict : 3 artichauts sur 5.

Credits to The Telegraph

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Va et poste une sentinelle, a été écrit avant Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et n’était pas destiné à la publication. Son intérêt se situe plus dans son rapport au second roman, et les évolutions qu’il a subi, que dans son intrigue en elle-même. Bien que le livre ait été présenté comme la suite de l’histoire de Scout, les personnages, comme le contenu du roman sont finalement bien différents de ceux du chef d’œuvre de Harper Lee, malgré des traits qui en posent incontestablement les jalons. Scout elle-même change symboliquement de nom, se faisant désormais appeler par son prénom : Jean-Louise.

Celle-ci a désormais vingt-six ans, dans les années 50, et revient de New York pour retrouver son père et son soupirant, Hank, à Maycomb en Alabama. Ses souvenirs attendris de son enfance sont ternis par une découverte qui la glace d’effroi : ces deux hommes qu’elle chérit sont impliqués dans une organisation qui cherche à garantir la ségrégation, dans un contexte de lutte d’émancipation des Noirs. La révolte initiale de Scout, qui révèle un courage que le lecteur admire, est amortie par la conclusion qui lui succède et qui relativise les opinions suprémacistes. Va et poste une sentinelle, n’est pas un roman engagé contre la Ségrégation, mais le roman du passage de la piété filiale aveugle, à la maturité et à la naissance d’une conscience propre, émancipée des opinions paternelles. La rébellion de Jean-Louise contre les positions de son père lui permet de naître en tant que conscience –le motif de leur désaccord, la cause des Noirs, n’étant dès lors plus qu’un prétexte pour construire cette conscience individuelle. Si la narratrice se démarque de l’opinion de son père, en ce qui concerne la ségrégation, elle finit par accepter le point de vue que celui-ci arbore. Triomphe du relativisme, cela permet la banalisation des opinions les plus extrêmes.

Ainsi, ce roman n’est pas une œuvre engagée pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs. C’est surtout une émancipation –que l’on peut qualifier d’émancipation sentimentale. Calpurnia, l’ancienne bonne noire de Scout se libère de ses sentiments pour défendre une cause noble -celle de la déségrégation- se contraignant à ne plus voir en Jean-Louise, la petite fille qu’elle a élevé et aimé, mais une simple Blanche. De même, Scout ne voit plus en Atticus et Hank, des hommes qu’elle aime et respecte, mais des individus humainement imparfaits et dont elle ne peut partager les convictions, aussi forte soit l’affection qu’elle leur voue. Enfin, c’est aussi une émancipation féminine que vit Scout en refusant à plusieurs reprise les codes de la société à laquelle elle est soumise –se baignant en pleine nuit avec Hank, portant un regard critique sur ses concitoyennes de Maycomb- et en renonçant finalement au mariage avec Hank.  

Rozenn Ollivier

Va et poste une sentinelle, Harper Lee, Editions Grasset, Collection Littérature étrangère, 336 pages, 20, 90 €

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