Une mission bien à l’étroit

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Michael Talheimer, un des metteurs en scène allemands le plus en vue du moment, revient à La Colline avec La Mission, d’Heiner Müller. En 2010, il avait monté un impressionnant Combat de nègres et de chiens. Ce mois-ci, mêmes acteurs, même scénographe, et même thème : la colonisation, les nègres, les français, mais avec les mots d’un dramaturge allemand.

Les plus :

  • le texte d’une violence et d’une poésie à couper le souffle
  • les comédiens impressionnants de force

Les moins :

  • la scénographie à l’étroit
  • la mise en scène pas convaincante

Note : 3 artichauts sur 5

Elisabeth Carecchio

Elisabeth Carecchio

L’Histoire est absurde parfois. En 1794, la convention envoie des citoyens en mission pour faire se soulever les esclaves jamaïcains contre leurs maîtres anglais. 1802 : la France se nomme Bonaparte, l’esclavage est rétabli. A Saint Domingue, Toussaint Louverture est écrasé. En Jamaïque, la mission est caduque. De ce thème, Müller a tiré une tragédie sur la perte des illusions, la fin de l’espoir : l’échec de la Révolution. Mais ce n’est qu’un cadre. L’exemple de la Révolution Française vaut pour toutes les Révolutions. La pièce de Müller est un voyage : dans les Antilles, dans les rêves, dans le désespoir. Talheimer a voulu montrer l’aspect surréaliste du texte. Son plateau est tout de gris uni, froid. Une horloge géante, aux 4 bras en T, enterrée de moitié, tourne inlassablement. L’Histoire avance, terrible, inexorable.

Sur ce terrain nu se débattent trois personnages. Dubuisson, fils de propriétaire négrier de Saint Domingue, transfuge républicain. Sasportas, nègre affranchi et soldat de a Convention. Enfin Galloudec, paysan breton, à qui le combat pour la Révolution donne une existence. Ils sont sublimes, ces soldats des Lumières, perdus dans les Antilles pour porter les idéaux de la Franc révolutionnaire, pays des droits de l’Homme et terre de la liberté. Grandioses par leur idéal, si petits par leur action. Cachés, ils préparent le soulèvement des nègres, la Révolution noire : « La mort est le masque de la Révolution, la Révolution est le masque de la mort ». Jean-Baptiste Anoumon, déjà incroyable Alboury, est formidable de présence.

Elisabeth Carecchio

Elisabeth Carecchio

Pourtant, ça ne prend pas. La faute à ce décor trop étriqué. La déclamation si particulière aurait mérité plus grand. Les mots de Müller, si bien donnés à entendre, n’ont pas l’espace pour résonner. Alors on n’y croit pas, on ne rentre pas dedans, et on laisse le vaisseau de Talheimer voguer seul vers son voyage onirique. La première apparition de l’ange, ange de la mort et du désespoir qui hante Dubuisson, parait ridicule et saugrenue, quasi caricaturale. Sans grandeur et sans sublime, la mise en scène demeure dans le cliché. Même la scène de l’ascenseur, chef-d’œuvre poétique, perd de son tragique. Talheimer a souhaité la conserver en allemand pour un interprète allemand. Soit. Mais la projection des surtitres en énormes blocs sur les côtés de la scène force le spectateur à ne pas regarder le comédien. Verfremdungseffekt ? Pas sûr.

Sur la fin toutefois, quand le mur de fond s’ouvre enfin, la profondeur de scène rend sa profondeur au texte. L’ange reparait, terrible cette fois-ci. Dubuisson le transfuge retrouve son premier amour, l’unique, la trahison. Le transfuge est toujours traître. Une première fois en quittant son camp, une deuxième en y retournant. Il détruit les rêves et les idéaux. « L’espoir serait la plus grande des forces humaines si le désespoir n’existait pas ». Hugo, Quatrevingt-treize

Valère Clauzel


 

Du 5 au 30 novembre, le Théâtre de la Colline accueille fantômes et souvenirs, utopies et désillusions de l’histoire.  Michael Thalheimer, metteur en scène majeure de la scène allemande, né à Francfort en 1865, s’empare du texte puissant d’Heiner Müller et présente une version moderne, rénovée, de la pièce.

Le sujet principal de la pièce est la Révolution française. Trois envoyés de la Convention ont pour mission d’organiser la révolte des esclaves en Jamaïque contre la puissance britannique. Leur mission prend fin abruptement lorsque Bonaparte prend le pouvoir et qu’il n’est plus question d’abolir l’esclavage.

Müller met ici en lumière la frustration d’une révolution inachevée, stoppée brutalement par les tournants de l’histoire. Comme si l’Histoire elle-même avait trahi la révolution.

Les plus :

  • Un texte d’une incroyable intensité
  • De bons interprètes qui rendent avec justesse ce texte exigeant
  • Une mise en scène dense qui marque et interroge les spectateurs
  • Une vision plus large et actuelle de la Révolution française, qui résonne avec les événements du siècle dernier et ceux d’aujourd’hui.

Les moins :

  • Un début un peu long et scolaire
  • La musique est parfois de trop, le fond sonore incessant parasite le propos
  • Seule une petite partie du plateau est occupée (malgré une ouverture partielle à la fin), et l’on regrette que tout l’espace de la scène ne soit pas utilisé.
  • La fin de la pièce ne transmet pas la puissance du texte et laisse un peu le spectateur sur sa faim.

Note : 3 artichauts 5

La pièce commence avec  la rotation lente d’une roue, sorte de croix dont la moitié apparaît sur la scène, l’autre moitié creusant un sillon sous le plateau. Métaphore possible du temps qui passe, la roue fait surgir les comédiens les uns après les autres. Certains sont d’ailleurs mal à l’aise avec ce décor instable sur lequel ils se tiennent debout et tentent de ne pas perdre l’équilibre.

Après la première surprise de cet étonnant aménagement de la scène, la pièce tombe vite dans un cadre scolaire de répétition de texte, qui rend longues les quinze premières minutes.

On est finalement captivés par le trio de comédiens qui parvient à nous transporter dans les déchirements de leur lutte révolutionnaire avortée.

Leur désillusion devient la désillusion universelle des espoirs déçus et des combats  perdus. Cela prend un sens d’autant plus fort que, pour Michael Thalheimer, « dans notre réalité sociale, nous avons échoué face à toute pensée révolutionnaire ».

Puis, une rupture brutale : Un employé allemand, coincé dans un ascenseur, déballe un monologue fou et absurde, nous transportant  dans la fiction angoissante d’une société cauchemardesque. On retrouve un écho avec notre société, notre réalité. L’employé est chargé d’une mission par son patron qu’il ne parvient pas à trouver. On entre alors dans un univers mêlant fascisme à la 1984 de Georges Orwell et référence aux totalitarismes du XXème siècle.

La performance du comédien est époustouflante et redonne de la matière à la pièce.

Régulièrement, un ange arrive sur scène, allégorie de la révolution et de la trahison à la fois. On ressent un décalage entre ses interventions et les autres scènes, comme une fausse note.

Dans l’ensemble, le spectacle est irrégulier, certaines parties sont intenses et remarquablement maîtrisées, d’autres vides de sens. Le metteur en scène ne parvient pas à s’approprier le texte sur toute la durée.

En sortant du théâtre, on se questionne, on est partagé. On cherche encore le sens de ce qu’on a vu. Et c’est cela aussi le rôle du théâtre. On y repense ensuite, les images restent, le texte résonne.

La mise en scène de Michael Thalheimer est aussi une expérimentation, une provocation, une adaptation d’un épisode révolutionnaire à notre époque, d’un point de vue allemand, avec de nouveaux codes, des plumes, des perruques, du sang, des chansons.

Il faut aller voir ce spectacle sans a priori, en ayant parcouru le texte pour mieux profiter de ce que le metteur en scène nous offre. On sort de la salle des images et des mots dans la tête.

Libre ensuite à la sensibilité et à l’interprétation de chacun.

Dounia Dolbec

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