Un premier amour

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Pour cette première saison à la tête de Théâtre Ouvert, Caroline Marcilhac a su faire des choix audacieux de textes intéressants. Pour rappel, Théâtre Ouvert s’est créé à Avignon en 1971, avec l’impulsion de Micheline et Lucien Attoun. D’abord théâtre itinérant, il se fixait chaque été dans la Chapelle des blancs manteaux d’Avignon, et s’est implanté en 1981 à Paris, Cité Véron, dans l’ancienne salle de bal du Moulin Rouge. D’abord Centre Dramatique National, il s’est vu créer un statut particulier : Centre des Dramaturgies Contemporaines. Il met l’accent sur le texte, qui est le point de départ de toutes les aventures qu’il promeut, et a pu accueillir des artistes talentueux, comme Stanislas Nordey ou Jean-Pierre Vincent. Cette fois-ci, j’ai pu assister au spectacle tiré de Primo Amore de Laetizia Russo.

Avis : 4 sur 5

Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

Primo Amore, c’est l’histoire d’un homme qui va prendre un café, et qui se retrouve nez à nez avec son amour de jeunesse, qui nettoie le bar. Ce dernier fait comme s’il avait tout oublié, comme si il avait « perdu ses souvenirs avec [lui] », alors que le narrateur, lui se remémore ces moments où ils se sont « dévorés » l’un l’autre. Le texte commence par des banalités, l’envie de savoir si les magasins sont ouverts le samedi, et arrive rapidement le récit de cette histoire  passionnelle, au ce « dieu de quinze ans » est monté au pinacle. Plusieurs mois ils vivent secrètement leur amour, devenant progressivement adultes, jusqu’au jour où les parents de ce garçon les surprennent. Ils courent, et lui les suit, abandonnant son premier amour là.

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C’est un beau texte, bien que difficile d’accès, qui est proposé. Traduit par Jean-Paul Manganaro (qui a également traduit Pasolini), l’enchaînement atypique des mots laisse percevoir une écriture imagée, et qui ouvre en même temps aux hésitations, aux émotions pures, aux balbutiements de la colère aussi bien que de l’amour naissant. Ce « dieu de quinze ans » contre lequel le narrateur a nourri une insondable haine, a grossi, a perdu la fraîcheur de sa jeunesse. Il a perdu tout ce qui faisait de lui le dieu des quinze ans. Et cette haine de n’avoir rien préservé, Matthieu Montanier, l’interprète parfaitement, avec une fraîcheur, une naïveté, un effacement touchant. Avec son corps gigantesque et osseux, il donne à voir la colère d’avoir été abandonné, la haine de celui qui n’a pas eu de courage, et en même temps cette beauté d’une timidité, la beauté de ce garçon qui longtemps ne s’est pas fait remarquer. Lui, a su se faire comprendre par ses parents, qui ne l’ont pas forcé à ne pas être ce qu’il était. Il a longtemps joué à être « l’homme » qu’ils voulaient qu’il soit, à être viril, jusqu’au bout, jusqu’à ce moment où les parents de son dieu des quinze ans les ont découvert. Même là, il a fait semblant qu’ils luttaient, et il parvient à nous le dire avec la force de la gentillesse qui se lit sur son visage, de cette naïveté émouvante. La jeune auteur italienne nous offre un beau texte, une belle réflexion sur un premier amour homosexuel, qui est parfaitement incarné et éprouvé lors d’un courageux seul en scène.


Bertrand Brie
Vous pouvez voir Primo Amore jusqu’au 11 avril à Théâtre Ouvert

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