Un Molière intemporel

GEORGE DANDIN -

Dépassé, Molière ? Trop connu pour pouvoir encore amuser ? La mise en scène de Georges Dandin par Hervé Pierre au théâtre du Vieux-Colombier nous prouve le contraire : dynamique, à la fois classique et moderne, elle contribue à remettre Molière au goût du jour.

Les + :

  • Une mise en scène très vivante qui donne à la pièce de Molière une seconde jeunesse
  • Des jeux de scène intéressants avec les décors, la musique, les danses et les lumières
  • Une mise en contexte de la pièce qui la rend actuelle

Les – :

  • La mise en scène reste très traditionnelle : allergiques au théâtre classique, s’abstenir !

Note : 4,5 artichauts sur 5

Mathe/ArtComArt

Mathe/ArtComArt

Classique d’apparence – par les costumes d’époque, le texte, le décor champêtre -, la mise en scène énergique et haute en couleurs permet de donner une seconde jeunesse à la pièce de Molière. Le décor est très riche mais pas étouffant ; savamment construit et agencé sur plusieurs degrés en profondeur, il permet des jeux de cache-cache entre les personnages et la construction de tableaux très esthétiques.

Mais surtout, cette mise en scène nous confirme – s’il en est encore besoin – que le théâtre, et celui de Molière tout particulièrement, est fait pour être joué. Le texte, bien sûr, est agréable à la lecture ; mais c’est sur scène qu’il devient véritablement vivant. Et c’est ainsi qu’il est encore possible de prendre plaisir à voir une pièce déjà lue, relue, vue ou revue. Alors même que le texte est connu, il réussit encore à nous faire rire, même dans une langue qui peut nous sembler aujourd’hui dépassée. Les intermèdes musicaux et dansés contribuent également à donner vie à la pièce. Tous nos sens sont ainsi sollicités : la vue, bien sûr, pour admirer le riche décor et les costumes flamboyants, mais également nos oreilles. Il n’est parfois pas facile de restituer sa voix à chaque acteur alors qu’ils sont cachés dans les replis du décor et invisibles à nos yeux, ou lorsque la scène se déroule dans le noir et que l’imagination prend le relais.

Bien qu’écrite il y a plus de trois siècles, la pièce de Molière est d’une étonnante modernité : les problématiques qu’elle soulève – la lutte et le renouvellement des classes sociales, les désirs contrariés, les trahisons amoureuses, les laissés-pour-compte de l’histoire – sont toujours actuelles. Pour justifier ce rapprochement, Hervé Pierre constate qu’à l’époque de Molière comme à la nôtre, « nous ne cessons pas d’enterrer nos illusions ». Preuve que la pièce est intemporelle, c’est dans la France de 1850-1851 qu’Hervé Pierre a voulu inscrire sa mise en scène, sous le sceau d’Un enterrement à Ornan de Gustave Courbet. Inspiré par ce tableau, il se justifie ainsi : « c’est ce contraste-là dont je veux parler : entre le rêve d’une société qui serait à l’aune de nos désirs, où il y aurait un respect de l’autre, où l’on pourrait donc se dégager des contingences sociales, et dans le même temps, la réalité d’un monde tel qu’il est, et avec laquelle on est bien obligés de composer ».

Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

Ce contraste n’est visible qu’au prix d’une distanciation du public par rapport aux personnages. Les spectateurs sont ici obligés de se désolidariser des uns comme des autres puisqu’ils ne peuvent prendre parti. Georges Dandin est certainement condamnable car mû uniquement par le désir d’ascension sociale, mais on ne peut s’empêcher de se prendre de pitié pour ce paysan maladroit qui vit un véritable cauchemar éveillé. « C’est une situation extrêmement violente de ne pas pouvoir être cru, de s’entendre dire qu’on rêve, alors qu’on sait que ce que l’on dit est vrai », commente le metteur en scène. De même, il est impossible, malgré sa cruauté envers son mari, de condamner sans réserves Angélique dont le discours est d’une modernité incroyable : « vous ne pouvez pas me reprocher d’être jeune, c’est de mon âge, j’ai envie de vivre, j’ai envie de jouir ! » Et il en est de même pour les autres personnages : on les comprend tous.

« Le mal de tout ceci c’est que je ne sais comment faire pour profiter d’un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle, et quelque chose que je puisse voir moi-même de mon déshonneur, je n’en serai point cru à mon serment, et l’on me dira que je rêve » (acte II, scène 6). Georges Dandin, c’est avant tout le récit d’un combat désespéré pour la vérité, qui ne peut que trouver un écho dans nos sociétés actuelles.

Diane Richard

Théâtre du Vieux-Colombier
Georges Dandin, Molière, mise en scène d’Hervé Pierre
Jusqu’au 1er janvier 2015

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