Un Métier idéal sans ordonnance

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Nicolas Bouchaud et son metteur en scène Éric Didry signent un seul en scène qui ne laisse pas indifférent.

3,5 artichauts sur 5

Défi. Années 1960. Pantalon de velours, chemise débrayée, veste ouverte, cheveux ébouriffés, John Sassal, médecin de campagne, enchaine les interventions. John Berger le suit et fait de sa vie professionnelle un roman. Dans ce seul-en-scène, Nicolas Bouchaud réalise une véritable performance d’acteur. Il surprend, tant plane l’illusion de l’improvisation. Il fait fort, tant le jeu va de soi. Faire d’un roman un spectacle, c’est un risque ambitieux. Pari relevé. Pari gagné. Sa richesse sémantique, narrative et descriptive ouvre le champs des possibles. Nicolas Bouchaud en profite. Il façonne, module le rythme. Ses intonations donnent du souffle aux mots de Berger. L’action nous plonge, dès les premières minutes, dans une campagne anglaise dont la grisaille étouffe un homme à la jambe écrasée par un arbre. Sassal est là. Il raccommode et répare. Les descriptions nous plongent dans l’action. Les apartés nous mettent dans la confidence. L’équilibre est instable. Sur le fil, jamais il ne vacille. Nicolas Bouchaud s’en régale. Rupture. «Merci on va arrêter» lance-til. Quelle surprenante sortie de roman! En est-ce bien une? Nous n’en saurons rien. Rupture. Il quitte le plateau, ausculte la salle, questionne sa condition physique. «Est-ce qu’il y a une partie de votre corps qui se fait sentir plus qu’une autre?  Qui vous gêne un peu?». L’envie de lui répondre démange. Rupture. Sur scène, une spectatrice lit des vers de Shakespeare. Pause dans le tumulte. L’histoire reprend, laissant l’action suivre son cours. Là est tout le talent de cette mise-envie de roman.

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Au delà des symptômes.

Le spectacle est un appel. Un appel au voyage. Un voyage initiatique, poétique, philosophique, qui traduit l’attachement du médecin à son métier. Un métier idéal, au service de l’autre, dont la ruralité ne peut se passer. Plongé dans le quotidien du médecin, nous en devenons un. Sassal nous montre son cabinet, sa salle d’attente. Dans l’obscurité, il écoute ses messages téléphoniques. Les patients se livrent, se confient. «Bonjour docteur, je suis beaucoup trop fatiguée en ce moment pour venir vous voir après le travail, je vous rappelle dès que ça va mieux». Qu’est-ce qui fait un bon médecin ? Là est un des enjeux du spectacle. Est-ce l’infaillibilité de sa capacité à guérir? Pas seulement. Un bon médecin rassure, «répond aux attentes profondes bien qu’informulées des malades en quête d’un sentiment de fraternité». Un bon médecin ne guerrit pas les blessures, mais les patients. Il est «le médicament de beaucoup le plus fréquemment utilisé en médecine générale. Problème… «Dans aucun manuel il n’existe la moindre indication sur la dose que le médecin doit prescrire de sa propre personne». Nicolas Bouchaud pénètre la complexité de la relation patient-médecin, autre pilier du spectacle. Un médecin est un analyste lui-même en analyse. Un homme qui, à force d’entrer dans la vie des autres, perd sa propre identité. Un guérisseur blessé… Par la douleur des autres et par la sienne. Un homme. Seul. En scène.

Frontières ?

Berger observe Sassal travailler et s’interroge sur son rôle d’écrivain. Le médecin répond aux imprévus de médecin. Nicolas Bouchaud remet chaque soir en cause son travail. Aussi étrange que cela puisse paraitre, les frontières entre médecine et théâtre se brouillent. Rapprochement saugrenu ? Pas tellement… Ni la médecine, ni le théâtre ne peuvent être comparés. Ce qui les lie toutefois, c’est bien la capacité pour la première d’interroger le second.

Boris LE MENELEC

« Un Métier Idéal » de et avec Nicolas Bouchaud d’après le livre de John Berger, mise en scène d’Éric Didry – Du 31 mars au 18 avril 3015 au Carreau du Temple – Un spectacle proposé par le Théâtre du Rond-Point

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