Trente-six nulles de salon au Centquatre

Philippe Dereuder

Le Centquatre inaugure l’année par des reprises en partenariat avec des théâtres parisiens renommés, comme la Comédie Française ou le Montfort. Ainsi la pièce du Théâtre du Rond-Point Trente six nulles de salon revient sur les planches pour une dizaine de dates, portée par les deux grands acteurs que sont Jacques Bonnaffé et Olivier Saladin. Les deux complices vont alors, tels deux joueurs d’échecs, échanger trente-six dialogues commençant par « Dis-moi Mario ? » et traitant de la vie, la mort, la sexualité… Bref de tout, le tout face à l’absurde d’une sculpture interminable sur scène. Une absurdité omniprésente, sur scène mais aussi dans les textes.

Les plus :

– Un texte drôle, recherché, complètement dans l’absurde – il faut aimer Beckett et Ionesco pour apprécier certaines répliques.
– Deux très bons acteurs, qui à travers leurs rôles de clowns désabusés par la vie, font rire le spectateur par leur jeu et parleurs réparties.
– Une pièce qui finalement ne cherche pas à compliquer les choses et ça fait du bien. Sorte de compilations de saynètes, on ne se fatigue pas à suivre une intrigue qui n’aurait pas sa place dans l’absurdité de leurs discussions.

Les moins :

– Compte tenu du volume des dialogues, il y a du bon et du moins bon. Certains de ces textes– notamment au début – font plus penser à du Chevalier et Laspallès qu’à un véritable Bouvard et Pécuchet.
– L’œuvre d’art centrale gâche un premier quart d’heure compliqué à suivre, tant la construction des lignes semble prendre le dessus sur le texte. Heureusement les acteurs tendent à oublier leurs rôles de faux plasticiens et se concentrent vite sur les coups bas qu’ils se lancent à la figure.

Note : 4 sur 5

Philippe Dereuder

Philippe Dereuder

En prenant sa place dans le théâtre du Centquatre, l’œil du spectateur est dès le début attiré par ces deux piliers noirs dont des lignes blanches sont tirées par-ci, par-là. Dans un décor pourtant minimaliste – trois lampes descendant du plafond et une table – cette œuvre de la plasticienne Anne-Flore Cabanis intrigue. La pièce débute, et très vite on comprend le fil de l’œuvre : autour de cette installation sans cesse changeante, les deux frères Mario et Mario vont s’invectiver, parler de leurs soucis, de leurs visions du monde, de leurs vies.

Le texte servi par les deux acteurs est sans conteste très bon et accessible à tous, rare dans l’absurde aujourd’hui. A des débats qui commencent par « tu es plutôt sphère ou cube ? » suivent d’autres questionnements – existentiels – sur le sexe avec une escargote femelle, voire mieux, hermaphrodite. Ainsi la matière est présente sur scène, et on ne peut qu’aimer se reposer sur ces débats, courts et intenses, et dont les réponsesne sont jamais claires. C’est d’ailleurs parfois ce qui gêne : une question sur les guides de voyage n’arrivera jamais à intéresser le spectateur, et il peut arriver que le spectateur attende finalement la fin du dialogue. Mais le texte est généralement très bon, et il ne fait que s’améliorer jusqu’à la fin.

 

Philippe Dereuder

Philippe Dereuder

Les acteurs eux sont excellents. Spécialistes des jeux de mots, de l’absurde, on ressent tout leur talent sur scène. Même si parfois leur jeu désabusé porte à confusion, ils restent tous deux drôles ; ils sont deux personnages hauts en couleur qui deviennent attachants malgré eux. Mention spéciale à Olivier Saladin, qui fidèle à son rôle dans la troupe des Deschiens, apporte au texte tout un humour grinçant, acerbe, proche d’un Desproges. Sa réponse à « un coup d’épée dans l’eau par temps de gel, est-ce utile ? » est juste magistrale, en terminant le débat par des phrases aussi absurdes que « il faudra faire pendant l’été des plats en sauce ».

Ainsi la pièce peut sûrement diviser, par un humour parfois à rallonge et surtout l’impression d’être venu voir « du vent ». Des matchs sans réels vainqueurs, où deux frères s’écharpent sur tout. Pourtant, le seul défaut de la pièce est cette construction phénoménale, qui ne semble être là que pour divertir les acteurs dans leur texte. En occupant les acteurs comme le spectateur, l’œuvre plastique détourne l’attention d’un texte dont toutes les nuances devraient être mieux cernées par le public. C’est d’ailleurs lors des dialogues où ils ne font plus attention aux fils tendus qu’ils sont le plus drôles, et plus intéressants…

Il faut donc profiter de la reprise de cette pièce avant qu’il ne soit trop tard (si vous n’avez rien à faire à Paris la semaine prochaine) pour voir que l’absurde a encore de beaux jours devant lui. Oh les beaux jours.

 

Nicolas Thervet

 

Trente-six nulles de salon
de Daniel Cabanis
Mise en scène et interprétation, Jacques Bonnafé,
avec Olivier Saladin.
Scénographie et collaboration artistique, Anne-Flore Cabanis
Durée : 1h10.

 Le Centquatre
5 rue Curial 75019
Métro : Riquet
du 13 au 25 janvier 2015.
http://www.104.fr/

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