Trans Musicales 2015 #3 // MOLECULE

Trans-Horizontal

Molecule présentait pour la première fois le live de son projet 60°43 Nord aux Trans Musicales de Rennes. L’occasion de partir à la rencontre de ce producteur de musique électronique qui s’ouvre à tout et ne se refuse rien. Passé par le hip-hop, le dub, le trip-hop, Molecule nous est revenu récemment avec un projet fou : capter les bruits et les sonorités d’une tempête en pleine mer. Il a alors embarqué avec son home studio à bord d’un chalutier industriel, pour cinq semaines, sans escale. De sa confrontation avec une Mer du Nord déchaînée est né un projet transmédia : un album, un documentaire TV, une web-série, un beau-livre… Molecule n’en finit plus d’explorer les outils à sa disposition pour retranscrire au mieux son aventure extraordinaire.

 

Ça fait quoi d’être programmé aux Trans Musicales dans le Hall 9 ?

Je suis très content parce que ce soir ça va être la première de ce live 60°43 Nord qui a une attache bretonne puisque le bateau sur lequel je suis parti est de Saint-Malo. Donc je suis content que l’aventure continue un peu en Bretagne. J’ai fait les bars en Trans il y a 5 ans mais c’est la 1ère fois que je suis sur la programmation des Trans Musicales.

Est-ce que c’est une étape ?

C’est un festival que je connais de réputation depuis longtemps. C’est la première fois que je viens. Je ne suis jamais venu, même en tant que spectateur, donc je vais essayer de découvrir cette ambiance rennaise. J’attends ça avec impatience.

Tu avais déjà présenté ton projet live 60°43 Nord à la Gaîté Lyrique pendant la Nuit Blanche, comment ton live a-t-il évolué depuis ?  

Pour la Nuit Blanche, on avait fait une création vidéo en interaction avec un live électronique en configuration 360 degrés, c’était vraiment une première. On avait travaillé avec tous les rush emmagasinés lors de cette traversée. Ce soir, ce sera un peu une déclinaison de cette création : on sera sur du frontal, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas le 360 degrés mais il y aura un écran de 12 mètres sur 3 derrière mes machines. On a  fait un gros travail d‘interaction entre les sonorités que je produirai en direct et les images qui seront projetées derrière moi.

Est-ce que tu peux nous parler un peu de ce projet transmédia ? Est-ce que c’est toi qui as eu l’idée d’en faire une œuvre hybride ?

A l’origine, c’est un projet de musicien. C’était un peu un rêve d’enfant de partir avec mes instruments en pleine mer et voir comment je pouvais être inspiré dans ces conditions particulières. Je suis parti il y a deux ans et j’ai été accompagné par une équipe de tournage, je voulais vraiment revenir avec des rush vidéo. Je n’avais pas une idée précise de ce que je pouvais en faire après mais je voulais avoir cette matière-là. Et au retour, on a développé plusieurs choses : un clip vidéo, un livre, ce projet live… Là on est sur une installation sensorielle où les auditeurs seront plongés en son binaural, enveloppés d’images et de sons. L’idée pour moi c’est que la vidéo couplée au son permette vraiment une immersion totale et fasse un peu vivre aux auditeurs/spectateurs les émotions que j’ai pu rencontrer en pleine mer.

Qui t’a accompagné sur ce projet ? Sur la création du livre, de la web série etc… ?

Je suis parti avec une boîte de production que j’ai rencontrée sur un projet de création de danse contemporaine que j’avais fait au CentQuatre à Paris avec un chorégraphe. La boîte de prod suivait cette résidence de création et c’était pile au moment où je commençais à réfléchir à la mise en place de ce nouveau projet. Et le gars m’a dit « mais attends, moi je te suis, on pourrait financer ça, peut-être vendre un sujet à Thalassa » et ça s’est fait comme ça. Je suis parti avec un caméraman et un preneur de son TV. Donc on était un peu trois ovnis sur ce bateau. Je savais que je voulais faire un livre, ne pas faire vraiment un disque, faire un objet un peu hybride donc j’allais prendre des photos. Je ne suis pas auteur mais j’ai eu envie de tenir un journal de bord. Et une fois revenu j’ai commencé à mettre ça en forme. Puis j’ai rencontré un éditeur qui m’a accompagné là-dedans et on a sorti un livre l’année dernière 60°43 Nord et on sort l’album au printemps prochain avec une maison de disque. Ce sera un double album avec la version composée sur le bateau et la version live qui sera enregistrée ce soir aux Trans.

Ca fait maintenant deux ans que le projet vit et se développe et ce soir, c’est la première date de toute la tournée en 2016, donc il y a encore un an de projet. J’ai toujours un peu le pied sur ce bateau deux ans après.

Pourquoi cette envie de capter une tempête ?

Je pense que ma manière d’envisager la musique est presque un prétexte pour vivre ma vie d’une certaine manière, me mettre un peu en marge d’un système, de la société, rencontrer des gens, voyager. Donc la musique, c’est pour moi un prétexte pour vivre des choses, c’est ma manière de vivre ma vie. Et pour cette expérience, c’était vraiment un rêve d’enfant, une fascination pour ces images que j’ai pu voir, ces récits que, plus jeune, j’ai eu de gens qui avaient vécu la pleine mer. J’avais envie de le vivre en tant qu’homme et la musique m’a permis de vivre ça.

Pour tes prises de son, comment tu as vécu et géré le contraste entre le côté très organique des sonorités de la mer et de  la tempête, et celles très industrielles des machines sur le bateau ?

J’ai fait avec. Je voulais vraiment mettre en musique la tempête et j’ai rapidement pris conscience que j’étais sur une usine flottante donc il a fallu contenir un peu cette influence. Elle se retrouve évidemment dans le résultat mais je n’étais pas venu pour ça donc j’ai fait comme j’ai pu avec cet environnement sonore très riche, parfois oppressant même. Mais c’était une découverte de chaque instant. J’ai produit au maximum de mes capacités sur ce bateau sans avoir de recul, en me disant, je fais selon l’inspiration du moment, je fais je fais, je compose, je compose et puis on verra plus tard si c’est bien ou pas bien.

©Camille Neyton

©Camille Neyton

Quelle a été ta plus grosse contrainte sur le bateau pour réaliser ton projet ?

C’est difficile, il y a beaucoup de contraintes. Il y a la contrainte humaine déjà, de se sentir bien. Pour composer il faut se sentir plutôt bien, ne pas être malade, être disponible. Les premiers jours ça n’a pas été évident, notamment les premières sessions de studio. J’ai attendu à peu près une semaine de navigation avant de vraiment composer, pour me laisser vraiment inspirer, absorber l’atmosphère particulière de ce voyage et aussi me couper de l’influence terrienne. Par exemple, je suis parti sans musique pour vraiment me mettre dans un bulle et essayer d’être au plus proche des émotions que je pouvais rencontrer. C’est un vrai travail, comme les marins qui travaillent à peu près 12 heures par jour, j’avais un rythme très soutenu pour composer entièrement cet album en pleine mer parce que je me suis imposé ce dogme d’arriver avec des pages blanches et de ne rajouter aucune note une fois revenu à terre.  

Comment as-tu réussi à gérer ton isolement là-bas ?

L’isolement est une des choses que je redoutais le plus avant de partir. J’ai des tendances un peu claustrophobes donc être en pleine mer à des centaines et centaines de kilomètres, en pleine nuit, en plein tempête, on se dit qu’il n’y a pas trop d’échappatoire. Les marins me racontaient d’ailleurs qu’il y a quelques décennies ils avaient encore le droit d’embarquer des prisonniers pour travailler. Ces bateaux qui partaient vraiment au large étaient considérés comme des prisons. Donc ce n’était pas évident, mais une fois à l’intérieur, il y a quand même cet horizon magnifique et il y avait la chaleur humaine des marins qui était importante. Je me rappelle d’une phrase d’un des marins qui un jour, me tape sur l’épaule et me dit « bon tant que tu es malade c’est que tu es vivant ». Donc il y a quelque chose de très chaleureux, de convivial. On est tous ensemble, on se serre les coudes, on est tous sur la même galère donc on fait comme on peut malgré le fait qu’on a parfois un peu peur, mais j’étais là pour ça.

Ton échange avec les marins a-t-il nourri ton projet musical ?

Oui mais pas de manière sonore, ça ne se retrouve pas sur le disque mais ça a été une super rencontre. C’était vraiment deux mondes un peu aux extrêmes qui se rencontraient, j’étais très curieux de leur univers comme ils étaient très curieux du mien. Il y avait beaucoup de respect, et vraiment je leur tire un coup de chapeau parce qu’ils ont vraiment tout fait pour me mettre dans les meilleures conditions. Il y avait certains marins qui passaient suivre un peu mon travail, d’autres qui me donnaient des conseils  en me disant « tiens est-ce que t’es allé dans tel endroit du bateau, il y a  des sonorités complètement folles ». Et il y en avait qui ne comprenaient pas du tout la démarche tout en étant très chaleureux et sympathiques. C’était de belles rencontres franches, des beaux moments.

Est-ce qu’à ce moment-là, dans ton cheminement et ton évolution musicale, tu as ressenti le besoin de te tourner vers des sons plus organiques, plus naturels ?

Je n’ai pas du tout intellectualisé la démarche. J’étais dans le faire, c’était des conditions pas évidentes pour travailler donc je faisais, je faisais, je produisais. Mon intention dans mon studio était d’essayer de toucher au maximum, d’être le plus fidèle à ce que je pouvais rencontrer. Donc dans les sonorités effectivement j’ai beaucoup travaillé sur ce côté aquatique, rond, parfois mouvant. Je pense à la tonalité, c’est quelque chose que j’ai un peu découvert et j’ai beaucoup joué là-dessus sur ce projet. Sur le fait que chaque note n’est jamais totalement juste, n’est jamais totalement dans la durée linéaire. Ça se désaccorde, c’est un film, c’est des nuances, il y a quelque chose d’un peu mouvant.

C’était du faire, sans intellectualisation, essayer d’être fidèle à ce que je pouvais faire, surtout ne pas me cantonner à un style et laisser toutes les portes ouvertes. C’était fondamental pour moi. Je suis vraiment arrivé sans savoir ce que j’allais faire, c’est d’ailleurs un parti pris qui n’était pas évident quand j’ai mis en place ce projet parce qu’il fallait avoir des partenaires, lever des fonds et faire des rendez-vous et expliquer aux gens : bon je veux partir mais je ne sais pas ce que je vais faire. Ça pouvait être un peu déroutant.

Comment conçois-tu ce projet un peu ovni dans ton évolution musicale globale ? Est-ce que c’est un virage pour Molecule ?

Mon premier album est sorti en 2006, j’ai toujours mis une place importante aux collaborations, aux échanges. La musique électronique, c’est souvent quelque chose d’assez nombriliste, d’assez personnel. Au début, je collaborais beaucoup avec des chanteurs hip-hop, trip-hop, chanson française, reggae. J’ai sorti 4 albums avant de faire ce concept. Pour moi, il y a une évolution cohérente : j’ai toujours été très sensible à la techno, j’en ai toujours fait. Molécule sur scène ça a toujours été assez électronique, mais c’est vrai que j’avais un parti prix assez doux, assez rond sur les premiers albums. J’ai pris un tournant depuis 3-4 ans, plus incisif, un peu plus rentre-dedans. Ça fait partie d’une évolution qui pour moi est très naturelle et le public s’adapte, suit ou ne suit pas. On fait avant tout de la musique, je ne veux pas me cantonner et me faire enfermer dans une case par le public donc je le respecte énormément mais je ne fais pas de la musique pour lui. Je veux vraiment rester libre par rapport à ça et évoluer. Je n’ai pas envie de savoir ce que je ferai dans 5 ans. Laisser au maximum de portes et de directions ouvertes.

Est-ce que c’est une démarche que tu as envie de poursuivre ou c’était pour toi quelque chose d’unique ?

J’y ai pris goût, j’éprouve une sorte de nostalgie de cette expérience et là je suis en discussion avec des personnes pour mettre en place la prochaine aventure. Je ne peux pas vous en dire plus ici mais les choses devraient rapidement se préciser et je devrais partir en décembre prochain pour 2 mois, pour faire mon prochain album.

Vinyle et Livre 60°43 Nord disponibles

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Playlist – L’Artichaut aux Trans Musicales 2015

Interview : Aurélie Leduc

Vidéo : Camille Neyton

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