Trans Musicales 2015 #4 // LENPARROT

Trans-Horizontal

Un jour musicien aux côtés de Pégase, l’autre au devant de la scène au clavier et chant dans Rhum For Pauline, le grand Romain Lallement reste insatiablement en quête d’expression, et ce pour le plaisir de nos oreilles. Depuis deux ans, c’est dans Lenparrot qu’il a trouvé sa place, matérialisant l’arène dans laquelle se battre avec lui-même, comme si bâtir les murs de son univers intérieur et nous en ouvrir les portes lui permettait de guérir de ses peurs et d’estomper ses doutes. Derrière une démarche assurée et un charisme fascinant, le troublant personnage ne cache plus sa sensibilité à la lueur des projecteurs. Se mettant à nu avec candeur et sans pudeur, il nous avoue ses faiblesses et nous invite d’une voix parfois fébrile à entrer timidement dans le secret de ses pensées.

Ce coup-ci, pas d’images. Seulement sa voix grave. Et puis son live, si lumineux et envoûtant que le premier rang n’osait cligner des yeux.

Pourquoi as-tu choisi de faire un projet tout seul ?

La raison pour laquelle j’ai voulu faire un projet solo n’était pas vraiment consciente au début. J’ai eu un vrai blocage pendant quasiment deux ans, à ne pas réussir à écrire, à ne pas être content de ce que j’écrivais, et donc à carrément cesser d’écrire… Quand ça s’est dénoué, c’était une écriture nettement plus introspective qui avait moins à voir avec un groupe à proprement parler. De là est né Lenparrot et cette décision d’en faire un projet solo.

Donc à la base Lenparrot, c’est que toi. Qui t’accompagne sur scène ?

En fait, on opère en trio à la ville, et en duo sur scène. Je suis accompagné par Olivier Deniaud qui s’occupe à mes côtés des arrangements et de la production des titres sur disques, et de Nico Bataille. Sur scène, c’est Olivier qui est aux claviers, aux chœurs et aux machines. Je ne suis qu’au chant, c’était mon souhait.

Et au piano des fois ?

Oui, la formule se décline en piano-solo où je suis seul au synthé ou au piano. J’ai été gâté ces derniers temps avec du piano à queue à tire-larigot, c’était pas mal…

Vous jouez ensemble depuis quand du coup ? Vous avez déjà pas mal bougé non ?

J’ai commencé à écrire des chansons pour Lenparrot en 2013, et c’est depuis juillet 2014 qu’on joue sous cette forme, c’est-à-dire à deux sur scène. On a déjà fait une cinquantaine de concerts donc c’est cool. On a joué dans le Berry, à Troyes dans l’Aube, à Paris pas mal de fois, à Rennes, à Bordeaux, on s’est baladés un petit peu. On est même allés jouer à Londres.

Réception cool du public londonien ?

Ouais super. Là, il était certain que tout le monde était à même de saisir ce que je racontais dans mes chansons et c’était quelque chose que j’avais vraiment envie d’expérimenter. De voir si c’était pas trop niaiseux un Frenchie qui s’essaie à la langue de Shakespeare… Ça a été plutôt bien accueilli donc j’étais vraiment très heureux.

De mon côté, j’aime beaucoup votre travail, mais j’ai eu vent de certaines critiques ou attentes je dirai. En particulier au sujet de l’aspect très minimaliste, qui donnerait à Lenparrot l’apparence d’un premier jet plutôt que d’un projet complètement abouti. L’un aimerait entendre plus d’instruments, l’autre voir plus de monde sur scène. Est-ce que c’est la direction que tu as envie de prendre, ou pas du tout ?

L’aspect minimaliste, je pourrais saisir la critique peut-être plus en termes d’écriture. Mes chansons sont souvent des vignettes un petit peu en suspens. La frustration peut être intéressante quand ça surprend et que c’est une réelle envie de faire un pied-de-nez. Ça peut, en un certain sens, devenir une signature si ça arrive régulièrement, ce qui est mon cas. Mais il ne faut pas non plus que ça devienne une marque de fabrique, une sorte de méthode qui te permettrait d’achever ton morceau dès que tu sais plus où l’emmener. C’est pas ce que je souhaite non plus. Je l’ai fait au départ, charmé par l’idée d’avoir une petite collection de chansons brèves qui s’arrêtaient quand elles devaient s’arrêter. Mais je serais assez enclin à essayer de développer ma musique sur un format plus long.

Peut être en faisant des versions longues pour les lives ?

C’est ce qu’on a fait en effet. On a allongé certains morceaux, du moins deux qui étaient vraiment jugés scandaleux par le côté « l’eau à la bouche ». Parce qu’autant ça pouvait être « recevable » sur album, mais sur scène c’était vraiment trop vicieux… Dans mes compositions plus récentes aussi, je m’applique à essayer de faire tenir l’atmosphère plus longtemps.

Après, en termes de masse sonore, moi j’y trouve parfaitement mon compte, et c’est vraiment mon souhait.

Je trouve que c’est ce qui vous donne une certaine identité, votre originalité, ce qui est cool en fait… Pouvoir tout saisir, tout suivre et que chaque chose ait son importance.

Je suis d’accord avec ça… Avec très peu, il y a possibilité de créer une sorte de nuage sonore et d’arriver à ses fins, c’est ce qui m’intéresse.

J’ai peut-être envie de moduler un petit peu la disposition scénique, qu’il y ait un peu plus de choses jouées. Il sera donc peut-être question à un moment que même sur la formule à deux je puisse prendre le synthé, ou que quelqu’un s’occupe des rythmiques et joue les parties au SPD-S. Je ne sais pas, on n’y est pas encore. Pour le moment je me contente d’Olivier, ce qui est déjà très bien.

Petite transition: si tu devais mettre quelques mots-clés sur ce que t’essaies d’exprimer, quels seraient-ils ? Sans forcément vouloir dire quelque chose, qu’est-ce qui ressort de tes morceaux et qu’est-ce qui sort de toi quand t’écris tes morceaux ?

Une accommodation ? Quasiment tous mes morceaux, je pense, traite d’une manière ou d’une autre de la difficulté de s’accommoder de soi. Je crois que c’est la chose la plus récurrente, et, de toutes les manières possibles, la plus prégnante dans une existence j’ai l’impression. En tout cas, c’est ce qui m’habite constamment. C’est abordé par les réminiscences, par les souvenirs, par l’importance de la mémoire, du ressassement. Après, ça transparaît à travers pleins de sujets qui sont souvent les sujets qu’on aime aborder dans une chanson: ça peut être l’amour, le sexe, la drogue, la religion, la tristesse. Ce sont des choses auxquelles je pense très souvent, donc forcément c’est de ça dont il est question quand j’écris des chansons.

Ce serait un peu comme chercher à se libérer d’un combat permanent avec toi-même ? Je ressens ta musique comme une longue plainte, comme l’expression d’un désir toujours inachevé… Elle est mélancolique, à la fois douce et forte, profonde.

C’est assez paradoxal parce que je crois être un garçon plutôt…

Optimiste ?

Ouais, plutôt heureux. Au quotidien, je suis très épanoui et j’aime profondément la vie que je mène: ne faire que de la musique, que ce soit avec Rhum for Pauline, au service de Pégase pendant des années, et désormais avec ce projet solo. Ça me rend très heureux. Mais j’ai l’impression que ça me rend très heureux parce que ça me permet d’aborder des choses sérieuses. J’ai pas envie d’être sérieux pour être sérieux et être rébarbatif et chiant, mais je crois que ça m’exalte justement parce que j’arrive à dire des choses compliquées, des choses dures, des choses qui me travaillent. Peut-être que si je n’avais pas cette possibilité d’écrire des chansons et de les jouer devant des gens, de les enregistrer, peut-être que je serais vachement tourmenté. Je crois que je le suis déjà un petit peu, et que les jours que nous vivons en ce moment amènent vraiment à se poser des questions et à combattre ces peurs. J’ai pas envie que la musique me serve de psychiatre mais il y a forcément une part thérapeutique non-négligeable. Je pense qu’en effet j’écris des chansons pour combattre ça, c’est sûr.

©Camille Neyton

©Camille Neyton

Après avoir écrit ces chansons curatives, il fallait oser les donner à un public. Mais maintenant que tu n’as plus un groupe avec toi sur scène, t’es tout seul. Et quand on voit Lenparrot, on sait que c’est toi et seulement toi qui t’exprimes. Est-ce qu’au niveau de ta performance live, te mettre à nu devant des gens, c’est pas une étape supplémentaire et quelque chose de difficile ?

Je me suis – légèrement, je dis bien légèrement – aguerri avec le temps de ce petit recul nécessaire à la bonne tenue d‘un live. Ne pas se laisser submerger par les émotions, juste à arriver à ne pas s’effondrer passées les quarante minutes… Mais en même temps, le jour où je ne serai pas habité par ces chansons et où ça ne fera plus vibrer quoi que ce soit, j’aurai foiré mon concert, je n’aurai plus rien à faire là. Parce que ma seule volonté, avec justement ces choses un peu viscérales, c’est d’être sincère quand je les dis, et quand c’est des émotions un peu douloureuses, fortes, forcément à un moment ça transparaît dans un concert. La catharsis, elle est évidente. Le jour où ça fait un encéphalogramme plat, je me serai foiré quelque part.

Ou peut être que la thérapie aura fonctionné et que ça n’aurait plus aucun sens de chanter ces chansons, car tu ne vivrais plus ce qu’elles expriment ?

Ouais… ou alors j’en chanterai d’autres. Peut-être que ce sont des chansons qui ne sont pas vouées à être jouées toute la vie, qui appartiennent à une période donnée. Je souhaite aussi qu’elles donnent naissance à d’autres chansons qui elles découleront d’une sorte d’évolution du cours des choses.

En parlant d’évolution, quoi de prévu prochainement ?

On est en train de parachever le mix de notre deuxième EP, Naufrage, qui sort au début de l’année prochaine chez Atelier Ciseaux. On a terminé l’enregistrement courant fin novembre, et là Nico peaufine le mix des deux derniers titres. Parallèlement à ça, j’ai un projet pour La Souterraine avec Antonin, qui est à la guitare dans Rhum for Pauline – son projet solo s’appelle Tonus, je recommande. Lui et moi planchons sur une collection de huit titres: quatre titres originaux, deux de lui et deux de moi, et puis un écrit à quatre mains et trois reprises. Peut-être que par la suite, on essaiera d’enregistrer justement cette collection ou de la rejouer autre part qu’à Nantes.

Et puis avec Rhum for Pauline, on est encore en tournée. On a une quinzaine de dates entre janvier et avril, c’est super. On planche déjà sur la production des morceaux qui constitueront notre deuxième album.

Et les Trans Musicales dans tout ça ? Est-ce que c’est un pas pour toi ? Comment es-tu arrivé ici ?

Oui c’est en effet quelque chose de très important pour moi. Comment ça se fait que je sois là ? Je pense que c’est J.-S. ou Ousseynou (de Clarens) et les Juveniles qui ont fait écouter « Les Yeux en Cavale » à Jean-Louis, qui a pas mal accroché sur ce titre et qui souhaitait voir ce que ça donnait sur scène. On était passés au Printemps de Bourges fin avril, il est venu assister à notre performance… et voilà, nous voici aux Trans Musicales ! Je crois que ça lui a plu. Et puis on a beaucoup travaillé entre-temps aussi, le live a pris une ampleur un peu plus conséquente.

C’était un challenge qui vous a fait bosser d’autant plus ?

Oui, bien sûr. C’est un passage qui est décisif dans la vie d’un groupe en France – même dans la vie d’un groupe tout court, puisque c’est un festival de découvertes à vocation internationale, donc c’est très chouette. Et pour y être déjà venu deux fois avec Rhum for Pauline et Pégase, je sais ce que ça peut apporter comme exposition. Je sais qu’un passage réussi aux Trans Musicales, ça augure vraiment du bon pour la suite du championnat.

Et est-ce que t’as travaillé un live tout particulier pour l’occasion ?

C’est notre live tel qu’il est désormais, mais notre passage aux Trans Musicales nous a permis d’être parrainés en amont par le Stereolux à Nantes et par Le Manège à Lorient, où on a passé beaucoup de temps à peaufiner chaque aspect de notre concert, que ce soit la production des morceaux – retravailler de fond en comble la production, faire en sorte qu’elle sonne le mieux possible pour nous, et surtout de la manière la plus cohérente – que ce soit aussi l’interprétation, la posture – j’ai eu la chance de retravailler avec un professeur de chant pendant près d’un mois, ce qui m’a permis de revoir des bonnes bases de respiration, de tenue de notes. C’était vraiment cool.

Par ailleurs, notre formule est suffisamment légère pour se permettre d’avoir d’ores et déjà un ingénieur lumière, ce qui est pour moi, dans l’aspect visuel de notre concert, une part primordiale. C’est bien trop souvent la cinquième roue du carrosse pour un groupe, alors que ça fait vraiment la différence.

Je m’attends donc à voir de belles choses ce soir. Je crois qu’on est bon, merci Romain.

 

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Playlist – L’Artichaut aux Trans Musicales 2015

 

Interview et video: Camille Neyton

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