Toute la mémoire du monde à la Cinémathèque

© La Cinémathèque française

Après la très cinégénique exposition De Méliès à la 3D: la machine cinéma, la Cinémathèque nous a conviés à sa 5e édition de Toute la mémoire du monde, un festival de haute volée à la programmation singulière et raffinée.

Toute la mémoire du monde (en référence au court-métrage d’Alain Resnais), se focalise sur les restaurations récentes et la projection de films que l’on croyait perdus à jamais. C’est donc un événement de taille pour la transmission du patrimoine cinématographique et un rendez-vous à ne pas manquer pour les cinéphiles avides de découvertes.

Cette année, le parrain du festival était Joe Dante et l’invité d’honneur Wes Anderson. Rétrospectives et master-classes (prises d’assaut dès la mise en vente des billets!) des deux maîtres étaient au programme (à noter que la rétrospective Joe Dante se poursuit jusqu’au 1er avril).

Mais c’était aussi l’occasion de découvrir les bijoux de la Triangle Film Corporation, studio pionnier des débuts du cinéma, et de Valentin Vaala, mastodonte du cinéma finlandais, de s’apitoyer devant des mélodrames soviétiques ou de s’interroger face à des films orphelins qui, sans ce genre de projections, tomberaient à jamais dans les oubliettes du cinéma.

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© CNC

Morceaux choisis.

J’assistai pour commencer au colloque La cinéphilie : évolutions et métamorphoses, à l’initiative du CNC.

Benoît Danard nous fit un état des lieux des « Mutations des pratiques cinéphiles en France depuis dix ans », que je résumerais ainsi : la fréquentation des salles obscures se porte très bien, portée par les jeunes et les + de 60 ans. Il en va de même pour les films de patrimoine**, et ce en raison des politiques de soutien du CNC et leurs divers labels. Aujourd’hui, les films de patrimoine représentent près de 2% de la fréquentation nationale.

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© CNC – Photo de Juliet C.

Une table ronde prit le relais autour de « La transmission pour les jeunes générations » avec Gabrielle Sébire, directrice adjointe de l’Action culturelle et éducative à la Cinémathèque française, Claude-Éric Poiroux (figure incontournable du Festival Premiers plans d’Angers!), Stéphane Delorme (rédacteur en chef des Cahiers du cinéma) et Gianluca Farinelli (directeur de la Cinémathèque de Bologne).

© Juliet C.

© Juliet C.

Tous les intervenants ont présenté leurs activités pédagogiques et leurs astuces pour attirer les jeunes publics. Tous ont souligné la difficulté d’atteindre les adolescents et sont tombés d’accord sur la nécessité, voire l’urgence, de transmettre et perpétuer le patrimoine cinématographique dans son intégralité (car il est souvent compliqué pour les jeunes de remonter avant les années 50, comme l’a justement souligné le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma). Autre remarque qui m’a plue de sa part : s’interroger avant tout sur ce que les lycéens peuvent apporter au cinéma, et non l’inverse, comme c’est souvent le cas. Le Festival d’Angers est à la pointe en la matière, avec la belle initiative Start’in Blog, où des jeunes de 15 à 30 ans endossent le rôle de critiques le temps du festival.

La Planète interdite

Après les réflexions, place au visionnage ! J’enchaînai avec une projection de la Planète interdite (Forbidden Planet), présentée par Jean-Pierre Verscheure, spécialiste belge de l’histoire des techniques du cinéma.

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Le pitch : au XXIIème siècle, une expédition enquête sur la disparition 20 années plus tôt du navire spatial Bellérophon et de son équipage.

Comme tous les films présentés à la Cinémathèque, celui-ci a marqué l’histoire du cinéma. Réalisé par Fred Mcleod Wilcox en 1956, il s’agit du premier film de science-fiction, genre peu exploité à l’époque, a avoir bénéficié d’un budget colossal et de moyens techniques conséquents, habituellement réservés aux westerns ou aux films épiques. C’est ainsi que Planète interdite a été produit en CinemaScope*.

Inspiré de La Tempête de Shakespeare, le film mêle habilement éléments scientifiques, mystère et romance. C’est pourquoi, malgré un aspect formel délicieusement désuet, le fond reste efficace grâce à un scénario solide.

Réalisé 10 ans avant 2001, l’Odyssée de l’espace, le film fourmille d’effets spéciaux précurseurs et propose la première bande originale entièrement électronique (ah ces fameux bruitages de soucoupes volantes). Elle est signée Bebe et Louis Barron, pionners du genre.

Avant R2-D2 et BB8, il y avait… « Robby the Robot », premier automate à présenter une vraie personnalité au cinéma. Citons aussi la première apparition de la fameuse soucoupe volante C-57-D, modèle pour le vaisseau de Star Trek et réutilisée dans plusieurs épisodes de la Quatrième Dimension.

© Forbidden Planet

© Forbidden Planet

Pour l’anecdote, l’homme derrière Robby the Robot faillit être viré après avoir trébuché dans son précieux costume…la faute à un lunch arrosé de Martinis ! Mais ce n’est pas tout : avec Forbidden Planet, c’est la première fois que l’on voit une héroïne porter des mini-jupes à l’écran, ce qui valut au film d’être censuré en Espagne jusqu’en 1967 !

Hurlements

Je ne pouvais décemment quitter le festival sans assister à une projection de Joe Dante. Je jetai donc mon dévolu sur Hurlements (The Howling), un de ses premiers succès lui ayant servi de tremplin pour les Gremlins.

Le pitch : Après un choc traumatique, une journaliste part se ressourcer à la montagne dans une communauté abritant en réalité un repaire de loups-garous !

C’est avec des yeux pétillants de malice que Joe Dante est venu présenter son film devant une salle comble.

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Le réalisateur a évoqué le succès critique et commercial de Hurlements à sa sortie, alors même que l’année 1981 comptabilisait près de 6 films sur le même thème, comme Le Loup-Garou de Londres. Pour lui, Hurlements c’était «  a lot of fun » à réaliser, et un de ses films qu’il a plaisir à revoir. Et, à la fin de la séance, je ne peux que partager son avis ! Certes, il faut goûter l’univers des films nanars et aimer un tant soit peu les histoires de loups-garous. Mais quelles prouesses dans les transformations des lycanthropes ! Les métamorphoses sont filmées sous toutes leurs coutures et le réalisateur n’est nullement pressé d’en découdre, au contraire, il exhorte le spectateur à embrasser pleinement le travail titanesque effectué sur le grimage des acteurs (lequel vaudra au maquilleur Rick Baker d’être sollicité par Michael Jackson pour son clip Thriller).

Joe Dante revisite donc allègrement le mythe du lycanthrope avec un humour noir communicatif et, tout en ironisant sur l’attrait des sectes et les aspects les plus sordides des médias, rappelle in fine que, bien souvent, qui veut faire l’ange fait la bête.

Des années folles, folles, folles

© CNC

La Tournée des Grands Ducs © CNC

Je terminai mon festival avec une séance de minuit des plus insolites. Avis aux amateurs, il s’agissait d’une projection de courts de bordels des années 1920, le tout avec la bénédiction du Ministère de la Culture et de la Communication !

Autrement dit, plein de hipsters dans la file d’attente, deux merveilleux musiciens de jazz improvisant sur chaque court (10 au total), et une ambiance bon enfant ponctuée d’éclats de rire à chaque intertitre « Le Ministère de la Culture présente ».

On nous rappelle au début de la séance que ce sont des courts uniques et rarement visionnés jusqu’à présent (la plupart, anonymes, ayant passé plus de temps à prendre la poussière dans les armoires secrètes des collectionneurs). Toujours est-il que le cinéma, support voyeur par définition, s’est prêté dès ses débuts aux films érotiques et que certains ont miraculeusement échappé à l’usure du temps. Merci Papi pour cet héritage précieux !

Peut-être sous l’effet de cette atmosphère effrontée, du jazz entraînant des musiciens, ou encore des images en noir et blanc du temps jadis, je retiens de cette séance une impression de comique et de légèreté, alors même que le contenu des courts-métrages était on ne peut plus explicite (rien, mais alors rien, n’était dissimulé au regard). Mais le fait qu’il s’agisse de courts muets conférait au tout une dimension esthétique, presque abstraite si je m’en réfère au dernier court intitulé Nudist-Bar, que ne possède pas le porno d’aujourd’hui.

Alors oui, les trames sont bien souvent invraisemblables et tout le monde finit dénudé sans que l’on ait compris comment mais, sans vouloir trop louer ces petits films de bordels, on décèle en eux une vraie insouciance, peut-être liée à leur contexte d’après-guerre. Il est étonnant de voir des protagonistes de tout poil, costauds, bedonnants, grisonnants, gringalets se mêler à des femmes aux toisons et aux courbes généreuses ou bien à des garçonnes aux cheveux courts… Il est touchant, aussi, de voir ces femmes dénudées conservant en toutes circonstances leurs bas, comme un dernier vestige de pudeur.

Toutes les configurations de physiques et de plaisirs étant permises, bien souvent, tout le monde finit par coucher avec tout le monde dans des parties de jambe en l’air effrénées où le costume, le travestissement et le souci de la mise en scène sont aussi importants que la rencontre des corps.

Sans oublier l’humour des intertitres ! Je ne résiste pas au plaisir de vous partager quelques images prises à la dérobade.

Prenons par exemple Un heureux accident. Une femme se précipite sous une voiture. Les passagers sortent, allongent la jeune femme sur l’herbe. Tout ce qu’il y a de plus normal. Puis ils la déshabillent et la demoiselle, dorénavant bien réveillée, demande des caresses pour « la remettre d’aplomb ». Et voilà la partie de campagne lancée !

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En somme, une projection savoureuse pour finir en beauté un festival plein de surprises !

Juliet

* Premier des procédés de film/spectacle visant, par des procédés d’images et de sons novateurs, à décupler les sensations des spectateurs dans les salles. Le CinemasScope a été inventé à la fin des années 1940 pour concurrencer le succès toujours croissant de la télévision.
**Source : CNC – Films de patrimoine : films dont la première date de sortie en salles est antérieure à 10 ans.
Programme du festival : ici

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