Tiago Rodrigues, « avocat de l’imagination »

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Après être passé au Théâtre de la Bastille cette année avec son spectacle By Heart, Tiago Rodrigues est au Festival d’Avignon où il présente une version revisitée et surprenante d’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare. De ce spectacle se dégage une poésie et une beauté envoûtante, notamment grâce à deux comédiens très généreux. Nous avons eu la chance de rencontrer Tiago Rodrigues pour en parler.
(Crédits portrait: Magda Bizarro)

Bertrand Brie: Pourquoi avoir choisi deux danseurs-chorégraphes pour interpréter ce spectacle ? Que peut le corps que ne peuvent les mots ?

Tiago Rodrigues : Je n’ai pas invité deux chorégraphes à prendre part au projet, j’ai invité Vitor Roriz et Sofia Dias en particulier, parce que leur travail a un rapport avec le langage et ce qu’il peut exprimer. La question était de savoir comment on crée un langage avec le vocabulaire du corps, et cela concordait parfaitement avec leurs recherches personnelles. Et puis, nous avions envie de travailler ensemble. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils sont un couple dans la vraie vie qui interprète ce couple, Antoine et Cléopâtre. C’est ma tragédie préférée de Shakespeare, oubliée parce qu’elle est difficile, irrégulière, monumentale et presque mégalomane.

PHOTO: Christophe RAYNAUD DE LAGE

PHOTO: Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le spectacle a une esthétique très épurée, qui est assez surprenante par rapport à d’autres mises en scènes de pièces shakespearienne. Cela vient d’une volonté particulière ?

Tout d’abord, on a peu de moyens, parce que c’est le cas général au Portugal et qu’il s’agit de faire des économies. Mais l’important est aussi de montrer seulement ce qu’il faut, et pas ce qu’il faut évoquer. Ici, c’est un couple qui travaille ensemble, et on n’avait pas vraiment les outils pour faire une vraie mise en scène de Shakespeare. On a donc décidé de faire une réécriture, à son image. Shakespeare s’inscrivait dans une tradition de l’adaptation, il allait lui-même se servir dans d’autres textes, récupérer des idées chez les Antiques…
On a réécrit Antoine et Cléopâtre à travers la présence de seulement deux personnes. Sur scène, on le lit, et on essaie de le raconter, comme quelqu’un qui raconterait vraiment une de ses dernières lectures. Antoine parle tout le temps de Cléopâtre, comme une obsession, et inversement.
Ici, le texte est musical, et la mise en scène rythmique. On l’observe en détail, on répète ce texte. Chaque spectacle doit trouver son rythme, ses chansons.

Vous avez commencé à travailler avec Tg STAN, d’où peut-être cette tradition de l’épure dans vos spectacles. Comment cela a-t-il marqué votre travail ?

J’ai commencé à travailler avec un collectif portugais qui s’appelle Artistas Unidos, et Tg STAN m’a vu et m’a proposé de les rejoindre pour un autre spectacle. C’était mon deuxième projet. Je suis allé avec eux pour la première fois, pour travailler sur Platonov de Tchekhov, qui a donné le spectacle Point Blank. Ça m’a bouleversé, c’est devenu mon école de jeu et de pensée. Il y a avec eux une liberté sur scène, un partage.

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PHOTO: Christophe RAYNAUD DE LAGE

Et dans les spectacles que vous mettez en scène, vous donnez une certaine liberté aux comédiens ou vous leur donnez des indications strictes ?

Je pose des questions et fais des suggestions. Les comédiens sont des artistes-créateurs qui proposent et créent aussi. Le metteur en scène a pour rôle de promouvoir le débat, de se faire l’avocat de l’imagination, en faisant avancer la discussion si elle n’avance pas d’elle-même. En revanche, si les idées fusent, je n’ai pas besoin d’intervenir. Chaque processus est différent, mais normalement la liberté qui règne en répétitions doit continuer dans la salle de spectacle. On essaie, même si c’est un échec. C’est aussi ça le théâtre, se laisser la possibilité d’échouer.

Aujourd’hui, le Portugal traverse une période difficile, et la culture est très impactée. Que peut y faire le théâtre ;  quelle est votre conception du théâtre ?

Dans les moments difficiles, comme aujourd’hui au Portugal, et notamment en ce qui concerne l’économie, l’art à un rôle central dans la démocratie. Il y a dans l’art une pensée critique qui diverge, transgresse. On a du mal à mesurer, à trouver son utilité, mais ça rappelle aussi qu’on ne peut pas tout mesurer. Dans la vie on passe des moments qui ne servent à rien et le théâtre c’est aussi ça, accepter un moment qui n’est pas utile au sens économique du terme.

Propos recueillis par Bertrand Brie

 

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