Thomas Jolly : « le théâtre sert à se questionner ensemble sur notre réalité »

Fondateur de la Piccola Familia qui a fêté ses 10 ans fin Octobre, récompensé par un Molière pour la mise en scène d’Henry VI en 2015, Il a été omniprésent au festival d’Avignon cet été. Longtemps considéré comme jeune espoir du théâtre public, Thomas Jolly fait désormais parti de ces metteurs en scène reconnus dont chaque nouveau spectacle est attendu avec impatience par le public comme la critique. Il vient de mettre en scène son premier opéra à Garnier, un Eliogabalo couronné de succès, et s’apprête à reprendre la tournée de Richard III dont il interprète également le rôle principal. Dans ces deux œuvres, Thomas Jolly interroge notre présent à travers une réflexion sur la figure du monstre politique. Artiste jeune et talentueux, il pose un regard concerné sur le monde qui l’entoure et a accepté de répondre à nos questions.

 

  • Vous déclariez dans une interview : « Le théâtre est politique ou il n’est pas théâtre ». Comment concevez-vous cette dimension politique ?

Je crois beaucoup à ça. Si on regarde un peu son histoire, il a été fondé il y a plus de 2500 ans par les Grecs, qui l’ont utilisé comme un outil politique au sens de « polis » la cité, c’est-à-dire un élément fédérateur. On se souvient des grandes Dionysies qui réunissaient la cité pendant des semaines entières autour du théâtre et du sport. Je crois même qu’il y avait des amendes pour ceux qui ne s’y rendaient pas. C’était obligatoire : c’est bien que le théâtre est un élément constitutif des sociétés. Donc il me semble être aujourd’hui l’outil le plus adéquat par rapport à ce qu’on traverse, pour deux raisons simples, qui sont en fait deux besoins inhérents à l’être humain.

D’abord, le besoin de narration, de récit. Il suffit de regarder comment un enfant, à partir de deux ans, réclame spontanément des histoires. Visiblement, l’être humain a besoin de récit, ce que le théâtre offre. Et l’autre besoin naturel, c’est la volonté de se sentir ensemble, « rassemblé avec ses semblables » et ça, on le constate dans l’effroi, comme pendant les attentats où l’on sort spontanément dans la rue pour se sentir avec les autres, ou bien dans la joie, la liesse d’une coupe du monde ou d’une fête de la musique.

Être ensemble et entendre un récit sont deux besoins auxquels répond le théâtre, d’autant plus en ce moment ; sur la question de l’être-ensemble, parce que le discours politique est beaucoup centré sur la division (on n’entend que ça), et sur la question du récit, parce que le récit – certes politique mais pas uniquement –  est très flou. D’ailleurs, le politique se sert de ce récit sans vue, sans horizon, qui génère de la peur pour surfer dessus. Donc n’ayant pas de récit aujourd’hui et étant confronté à beaucoup de divisions, je crois en effet que le théâtre est politique et qu’il est l’outil adéquat du moment. En tout cas, c’est à cet endroit-là que je travaille.

  • Cette dimension politique se ressent aussi dans les thèmes que vous étudiez. Henry VI (http://www.lapiccolafamilia.fr/henry-vi/) et Richard III (http://www.lapiccolafamilia.fr/richard-iii/) interrogent la figure du monstre politique. Vous semblez montrer que Richard n’est pas tant un monstre en soi que le fruit de la monstruosité de son époque. Est-ce que vous expliquez la « monstruosité politique » que l’on vit en ce moment par le même mécanisme ?

Quid de l’œuf ou de la poule ? Les animaux politiques que nous avons en campagne en ce moment sont, pour beaucoup d’entre eux, des gens qui se fondent dans ce climat délétère, et c’est ça que j’interroge sur la personnalité politique. Richard III par exemple alimente ce climat d’angoisse, prospère dessus et s’en sert comme marchepied pour accéder au trône. C’est exactement le même principe qu’utilisent aujourd’hui beaucoup de politiciens ; pas tous, mais beaucoup. Pour moi, il y a là une problématique : on ne prospère pas sur un climat d’angoisse, au contraire, on le combat.

Apparemment, ce n’est pas une question d’époque, puisque chez Richard III c’était déjà le cas, mais ça reste un drôle de principe. Et c’est ça qui m’intéresse dans ces personnages : on parle de Richard III, mais il faudrait parler de son entourage, de toute sa cour, de ces gens qui ont tous du sang sur les mains de manière directe ou indirecte. C’est vrai que ce sont ces thèmes-là qui me passionnent en ce moment.

  • Comment l’artiste réagit-il au sursaut conservateur, qui n’est pas tant politique que sociétal ?

N’ayant pas de récit, on a besoin de revenir apparemment à une mythologie (parce que « les Gaulois » par exemple c’est une mythologie) ou à des principes d’un autre temps, parce que justement, on n’a pas de repères. Mais plutôt que d’aller piocher dans le passé, dans la réinvention fallacieuse de l’histoire ou dans d’anciens ordres moraux, le théâtre sert à se questionner ensemble sur notre réalité. Il faut inventer de nouveaux modèles, apprendre à vivre ensemble avec de nouvelles valeurs.

Le théâtre fait aussi cette chose essentielle : dès que le rideau s’ouvre, dans chaque pays du monde, à n’importe qu’elle époque, le rideau de théâtre a toujours dit : « Nous sommes tous vivants au même endroit en même temps ». Ça, c’est une réalité contre laquelle on ne pourra jamais rien. Et le théâtre nous le rappelle. On est tous vivants au même endroit en même temps. C’est comme si ce conservatisme qu’on observe allait contre cette idée. L’artiste de théâtre est donc naturellement contre ces conservatismes. Nous avons des religions différentes ? Nous devons vivre avec ça. Nous avons des sexualités différentes, des cultures, des langues et on doit vivre avec ça. Vivre avec. Et le théâtre dit plus « avec » que « contre ».

  • C’est une thématique que l’on retrouve dans Eliogabalo (https://www.operadeparis.fr/saison-16-17/opera/eliogabalo) votre récent opéra. C’est un adolescent qui a une culture différente et qui est parachuté sur le trône romain, dans un endroit qui n’est pas le sien. Et en l’occurrence, pour lui, ça se termine plutôt mal. Cela semble postuler le fait que deux cultures aussi différentes ne peuvent pas cohabiter.

Il y a toujours eu des confrontations entre les différentes cultures, qu’elles soient heureuses – parce qu’il y a aussi des confrontations heureuses – ou violentes et rudes. Nous sommes un pays qui est fait d’ouverture, historiquement : on parle des migrants aujourd’hui, mais les migrations en France existent depuis des siècles.  Aujourd’hui, c’est comme si on ne regardait plus l’Histoire, mais seulement le temps présent, ce temps qui ne nous dit rien. On ne regarde ni en avant ni en arrière. On reste planté là où on est, et ça, c’est quand même un problème de vue.

Eliogabalo raconte ça, vous avez raison. Il est parachuté dans cette société différente. Et moi, c’est ça que j’ai voulu raconter. Parce qu’on aurait aussi pu monter un opéra où à la fin, on a tué l’homosexuel, l’étranger, le différent et donc tout va mieux. La fin de l’opéra pourrait être traduite comme ça. Il était hors de question qu’on puisse penser ça, c’est pour ça que je lui rends hommage, même si c’est un pourri, qu’il a été violent, qu’il a violé des femmes – je ne vais pas valider ça – mais la question est plus complexe que le simple rejet. A la question de l’angoisse et de l’immobilisme, je préfère la réflexion ; à la question du rejet, je préfère l’accueil ; à la confrontation violente, je préfère le débat ; et le théâtre sert à tout ça.

  • Si le théâtre est si essentiel, pourquoi en 2016 a-t-on encore besoin de parler de démocratisation ?

Bonne question ! Et bien, parce qu’il y a encore du travail. Par ailleurs, le théâtre change parce que la société change. Au lendemain de la guerre 39-45, il y a un élan, une volonté de reconstruire ce pays qui est meurtri. Une des grandes politiques culturelles a été de relancer cette démocratisation avec les centres dramatiques nationaux, avec toutes ces compagnies qui ont été sur les territoires, Jean Vilar évidemment… Donc c’était bien que politiquement, il y avait un besoin de dire « nous pourrons reconstruire aussi par la culture » et ça a été brillant pour ça.

Deuxième salve dans les années 80 avec Jack Lang, qui démocratise encore en institutionnalisant beaucoup la culture, mais en même temps, en faisant de grandes choses comme les classes théâtre, la fête de la musique, l’accès au cinéma, … Grâce à Jack Lang, je pense que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui ; grâce à cette politique culturelle. Je suis vraiment un enfant de la démocratisation parce que là où j’habitais, rien ne me prédestinait à être acteur.

Moi, je pense qu’il y a une troisième salve à inventer, une troisième grande politique culturelle à mettre en place, justement parce que nous sommes aujourd’hui meurtris par toutes ces divisions, parce que les attentats ont aussi beaucoup changé la donne, parce que la compréhension nécessite de la réflexion, de l’ouverture, de l’accueil, du discernement. La question du discernement, la construction du discernement citoyen devra passer par la culture, parce qu’hélas, elle n’est pas passée par les médias. Internet aurait pu être cet outil, mais il est incomplet, et surtout il faut savoir s’en servir.

Donc la culture, pour moi, est encore au cœur du projet, non seulement parce que le travail doit continuer, mais aussi parce que je crois qu’on est à un pivot de l’Histoire de notre continent, pays, monde, je ne sais pas ; un tournant où il faut réinterroger sa fonction. Je dis ça depuis le début, mais je crois que c’est un pilier essentiel pour répondre à la crise.

  • Donc vous n’êtes pas satisfait du bilan de ce quinquennat sur la question ?

En fait, pour la culture, politiquement – parce que ce n’est même pas tant ce gouvernement que ceux d’avant – il faut une ambition. Il faut quelqu’un, je pense à quelqu’un de la stature de Christiane Taubira par exemple qui, elle, défend cette idée. Et elle le dit pour elle-même : elle a dit que la littérature l’avait sauvée. Moi j’ai lu ça, et je crois que la culture, quelle que soit la forme qu’elle prend, peut sauver, redonner des outils pour se construire. Il faut une ambition personnalisée pour la culture. Les grandes politiques culturelles sont personnalisées, c’est Mitterrand et Jack Lang, c’est Malraux et Jeanne Laurent. Ce sont des personnes, pas un système. On est là dans une culture institutionnalisée qui roule, et il y a des choses géniales qui se font. Mais pour créer une ambition, il faut une personne.

  • Cette personne appartient-elle forcément au monde politique ? A son niveau, l’artiste n’a-t-il pas l’impulsion ni l’amplitude nécessaire pour incarner cette ambition ?

J’adorerais vous dire que l’artiste suffirait. J’adorerais… mais je pense que ça marche ensemble : Jeanne Laurent ne serait pas Jeanne Laurent sans Jean Vilar et tous les autres, même si c’est lui que l’Histoire retient. Il y a une mise en pratique où l’artiste devra répondre présent, mais je crois quand même que ça part d’une détermination politique. Après… les artistes peuvent être inspirants.

Première chose à préciser : c’est que je ne fais rien pour aller à la télé. C’est très étonnant mais mon travail – et je ne sais pas bien pourquoi, c’est encore une question que je me pose – attire la télévision. J’ai été invité sur des plateaux alors que je fais du théâtre public. Dans mes spectacles il n’y a pas de tête d’affiche. Je fais un travail qui me semble assez exigeant : 18h de Shakespeare, 4h30 de Shakespeare, Cavalli, du baroque… Et pourtant des émissions à très grand public (Ruquier, Barthès, C’est à vous, Le supplément de Canal +, …) m’ont invité pour parler de mon travail et ce même avant les Molières. Il y a quelque chose qui s’est cristallisé autour de mon travail.

La question est particulière, parce que la télévision et le théâtre public ne sont pas toujours bons amis, ce qui est dommage. C’est ce que je me suis dit immédiatement. Je prône un discours qui est « la culture pour toutes et pour tous » donc c’est bien de le dire mais c’est mieux de le faire. Le faire c’est quoi ? C’est certes, jouer à l’Odéon et à Garnier mais aussi – et je suis sans cesse dans ce grand écart – en région, que ce soit dans les grandes villes ou en milieu rural. Ce sont les ateliers au quotidien, avec l’action artistique dans les écoles, les collèges, les lycées, les prisons, les hôpitaux ; la compagnie fait un gros travail d’irrigation des territoires avec les petites formes comme H6m² (https://www.youtube.com/watch?v=mT7WVmEtKDY ) et R3m3 (http://www.lapiccolafamilia.fr/r3m3/) ou le jeu vidéo (http://www.lapiccolafamilia.fr/richard-iii-attacks/ ). Ce sont des moyens de diffuser la culture, mais il y a aussi la télévision qui est un média qui permet de parler de ce que l’on fait, évidemment de manière trop rapide, évidemment de manière un peu caricaturale ou en tout cas simplifiée. Donc c’est un jeu dangereux. J’y joue parce qu’en fait, à chaque fois que je vais sur un plateau de télévision, le lendemain, les standards des billetteries explosent, parce que tout à coup les gens me disent « ça me donne envie de lire Shakespeare » ou « ça me donne envie d’aller à l’opéra », ça éveille quand même une curiosité. J’essaie de détruire cette carapace bourgeoise, élitiste et intimidante qu’aurait le théâtre donc j’adapte forcément mon discours. Je suis un peu peiné quand je dois parler du théâtre en trois minutes, mais c’est déjà ça de pris.

Pour Henry VI (https://www.youtube.com/watch?v=DRuVU1ex8J4)  il y a eu la captation sur Culturebox, qui a permis aux gens d’aller jeter un œil, puis c’est passé sur France télévision, et très souvent, les gens voient des extraits à la télé et ensuite viennent au théâtre. Pour moi c’est vraiment un média : ce qui emmène, ce qui fait la médiation entre un spectacle vivant et son canapé. En cela, la télévision a un rôle à jouer, mais il faut qu’on trouve le bon axe. Pour Richard III c’est vraiment ça aussi qui s’est passé. Quand le Richard III de Shakespeare mis en scène par Thomas Jolly passe sur France 2, il y a du monde parce qu’il y a eu avant un petit documentaire, un reportage, Culturebox, des tweets, qui font qu’au moment où ça arrive à la télévision ce n’est pas complètement étrange et inattendu. Je crois beaucoup à ça, et je suis en train de réfléchir à des objets qui seraient transmédias. Je prends vraiment les écrans comme des passeurs.

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Crédit photo: Nicolas Joubard

  • Cette fenêtre d’expression vous donne-t-elle la sensation d’avoir un rôle à jouer ou un discours à véhiculer ?

Le seul rôle que je m’octroie – parce que personne ne me le demande – c’est celui du théâtre auquel moi, je crois. Plus les gens iront dans un théâtre, plus les gens liront du théâtre, plus les gens regarderont même du théâtre à la télévision, plus on construira du discernement. Je continue à aller à la télévision pour ce rôle-là que je me donne, celui d’irriguer, de donner de la culture pour tout le monde. Je vois des résultats. Il y a aussi des gens qui s’en vont parce qu’il y a un tabou entre la télévision et le théâtre. Laurent Ruquier le disait sur son plateau : il a invité deux metteurs en scène du théâtre public, Joël Pommerat et moi, alors que son émission dure depuis des années. Je crois qu’il ne faut pas oublier que le théâtre fait partie de la culture populaire, historiquement c’est un art populaire donc exigeant. Mais la pensée n’est pas grise, n’est pas morne, n’est pas morte ni chiante. La pensée, ça peut être joyeux, lumineux et festif. C’est aussi ce que j’essaie de transmettre sur les plateaux.

Après, les chroniques sur le festival d’Avignon par exemple génèrent de la discussion. Peut-on parler de théâtre aussi rapidement ? Pour moi, on a déjà 3 millions de personnes pendant 3 minutes qui pendant 3 semaines vont entendre parler de Jean Vilar, de démocratisation, de décentralisation, de Maurice Béjart, de Jeanne Laurent, de culture…

  • Ces 3 millions de personnes ont aussi entendu parlé de la parité. A quand une pièce écrite par une autrice ?

En ce moment, dans la troupe, il y a une pièce écrite par Julie Lerat-Gersant qui s’appelle l’Affaire Richard (http://www.lapiccolafamilia.fr/laffaire-richard/), qui est jouée dans les appartements. Mais au-delà de la question homme-femme, c’est plutôt la question classique-contemporain, parce que je ne sous-estime pas du tout la culture féminine. Pour l’instant, il n’y a pas d’œuvre contemporaine homme ou femme qui m’intéresse. Je traque, je lis, mais je ne trouve pas pour l’instant.

  • Donc le prochain projet, ce sera de l’antique ?

Probablement. Pour moi, il y a là le cycle de Shakespeare qui s’achève, il y a la non-nomination au TNB (Théâtre National de Strasbourg, ndlr) qui est toujours un coup dur duquel il faut que je me remette. C’est presque comme une rupture amoureuse. Je me suis tellement impliqué dans ma candidature, à rencontrer des acteurs culturels rennais, à me renseigner et à construire un projet sur mesure pour ce territoire, c’est tellement d’implication de plusieurs mois qui se termine de manière si laconique. Juste non.

J’avais inventé un récit pour plusieurs années à Rennes ; ce récit n’a pas été choisi, donc moi, maintenant, je m’interroge sur quel récit j’ai envie de construire tout seul. La question des prochains projets, elle se pose. La grande leçon du cycle Shakespeare, c’est que c’est moi qui ait donné le rythme de mes désirs. Je veux prendre le temps entre maintenant – où je sors de la période festival d’Avignon et opéra –  et le moment où je démarrerai Fantasio (http://www.opera-comique.com/fr/saisons/saison-2017/fantasio), je vais me donner cet automne un temps de réflexion sur l’écriture de la suite. Mais oui, il y aura de l’antique, parce que de manière assez naturelle, je pars de Shakespeare pour aller vers ses inspirations, comme une espèce de filiation à l’envers.

  • Pourquoi ce besoin de se centrer autour du collectif alors que, globalement, la génération précédente de metteurs en scène était plutôt solitaire ?

Cela s’explique par plusieurs choses. D’abord, en réaction à un modèle générationnel : nos professeurs sont des metteurs en scène isolés, donc on a envie de se différencier. Il y a aussi la question économique : se rassembler en troupe pour avoir moins peur et pour écrire un récit ensemble. Je ne sais pas pour le reste de ma génération, mais la Piccola Familia est un collectif sans en être un : je reste quand même le metteur en scène. On a un travail collectif, mais on ne prend pas les décisions tous ensemble parce que je ne crois pas au collectif ultra-démocratique. Je reste le chef de troupe, le directeur de la compagnie.

Les projets shakespeariens ont démarré après cinq ans de travail en commun, donc on a acquis un vocabulaire, une confiance, une bienveillance, une connaissance de chacun qui nous permet d’aller plus loin. On n’est plus dans la rencontre, la découverte, la timidité. La troupe est plus efficace, on va plus loin plus vite.

  • Comment concilier le fait que la culture doit être un bien public et la nécessité de bien rémunérer les gens qui travaillent pour cela ?

Ce sont des questions d’équilibre. Le système est subventionné, il y a quand même une vraie démarche des politiques culturelles. Quand on est à l’opéra, au moment où vous êtes assis dans votre siège, il y a entre 100 et 150 personnes qui sont en train de travailler pour que vous puissiez voir le spectacle. Il y a aussi eu toutes les répétitions et avant même les répétitions, la production, la construction des décors, toute la mise en place. Les gens qui travaillent, la confection, les matériaux, tout ça, c’est de l’argent. Même quand on paie 250 euros sa place, il y a déjà une partie compensée par la subvention. Si jamais on devait travailler comme dans le privé, où il y a une économie plateau-salle, peut-être que le prix d’un billet serait de 500 euros. A l’opéra, le prix varie aussi en fonction d’où on est assis, ça fait très Ancien régime mais il y a une question de visibilité. La culture coûte de l’argent… Mais dans le système subventionné, il y a aussi des compensations. On peut offrir des places à 10 euros pour les avant-premières jeunes parce que d’autres paient 250 euros. Ce système de classe rééquilibre l’ensemble.

Après, ce sont des questions de productions. On va faire une production comme Eliogabalo, qui ne va pas rapporter d’argent parce que c’est une création à Garnier ; en revanche une production à Bastille va rapporter de l’argent parce qu’il y a plus de jauge, on a plus de recettes. Ce sont des équilibres dans toutes les saisons, et chaque directeur fait comme il veut. Nous, dans la compagnie, on a 150 000 euros de subventions par ans et on génère nous-même par nos spectacles 320 000 euros. Ce ne sont ni Richard III ni Henry VI qui rapportent de l’argent, c’est Arlequin poli par l’amour (http://www.lapiccolafamilia.fr/arlequin-poli-par-lamour/)  par exemple, qui est un projet plus petit et qui se joue plus. Les bénéfices dégagés par les ventes d’Arlequin poli par l’amour permettent de financer les productions telles que Richard III ou Le ciel, la nuit et pierre glorieuse et les frais de fonctionnement de la compagnie, c’est une question d’équilibre interne. On a de la chance, en France, d’avoir ce système de subventions. En Angleterre ça n’est pas le cas et on paie sa place très chère.

  • Peut-on déjà parler d’une forme d’œuvre de Thomas Jolly ou de la Piccola Familia ? On voit clairement le lien entre les pièces shakespeariennes et même la continuité de la réflexion politique avec Eliogabalo, mais comment un opéra comme Fantasio s’insère-t-il dans le projet ?

Comment est-ce que je construis mon récit ? Ce récit est fait de désirs, de projets que moi j’initie, et de commandes, de projets qui me sont proposés : à moi de réguler tout ça.  Sur les projets de la Piccola Familia, tout est très cohérent depuis 2006. Entre Marivaux (http://www.lapiccolafamilia.fr/arlequin-poli-par-lamour/) , Tôa de Sacha Guitry (http://www.lapiccolafamilia.fr/toa/)  et Piscine (pas d’eau) de Mark Ravenhill (http://www.lapiccolafamilia.fr/piscine-pas-deau/), il y a déjà une cohérence. Après, il y a eu les projets Shakespeare. Et puis là, maintenant, quelle page ouvrir pour la Piccola ?

Ensuite, il y a mon parcours personnel, qui est aussi fait de commandes qu’on me passe. L’opéra, c’était un vieux rêve, c’était un type de spectacle auquel je pensais que j’accèderai à 45 ou 50 ans et coup sur coup on me propose deux opéras. Ce qui me passionne dans cette saison, c’est ce grand écart entre du baroque, Cavalli, inconnu, et le 19ème, Fantasio, Offenbach, pas connu non plus – parce c’est un opéra d’Offenbach qui a été perdu et qui vient d’être reconstitué, donc on va le découvrir.

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Crédits photo: Jean-Louis Fernandez

  • Eliogabalo a confirmé une réaction déjà constatée à la sortie de Richard III: la critique est soit dithyrambique, soit assassine. Comment l’expliquez-vous ? Comment le vivez-vous ?

Mon parcours avec la critique démarre en 2014. Je fais des spectacles depuis 2006, mais mes premières vraies grandes critiques, c’est à partir de 2014 à Avignon, où le dossier de presse est énorme et où il n’y a pas une seule mauvaise critique. Cette unanimité, je pense, ne peut qu’être de courte durée. L’unanimité de toute façon est problématique. L’effet a été un tel coup de projecteur sur Henry VI que pour Richard III, ça allait forcément être différent : le risque de déplaire, et puis des familles de critiques qui se positionnent par rapport à un travail. Dans un magazine – que je ne citerai pas -mon travail a été encensé pendant quatre années: c’était un journaliste en particulier qui écrivait, et il n’est plus dans la rédaction. Du coup, il est étonnant de constater que, quand ce magazine arrive pour critiquer Richard III, ce n’est plus le même point de vue. Donc ce sont aussi des questions de journalistes, pas que de titres.

En fait je ne comprends pas, je n’arrive pas à saisir ce qu’est la critique, je n’arrive pas à savoir à quoi elle sert, comment elle se positionne. Au départ, je pensais naïvement qu’on œuvrait ensemble, il y avait l’artiste et la critique. Elle était une fenêtre de démocratisation sur des objets théâtraux singuliers, qu’elle éveillait la curiosité en décryptant et analysant le travail des artistes… Mais je le constate, ce qui devient problématique, c’est quand ça dépasse mon travail : il y a quelque chose qui touche ma personne. J’accepte les critiques qui concernent mon travail, mais il y a parfois des attaques sur moi ou ma démarche. J’ai lu « Thomas Jolly et ses produits dérivés ». Le mot « produit dérivé » alors que ça s’appelle de l’action artistique… Que la critique de culture puisse utiliser ce vocabulaire, alors que c’est de l’action artistique commandée par le ministère, ça prouve quelque chose. On imagine que chez moi il y aurait une volonté mercantile de faire de l’argent sur le dos du théâtre public. Pourquoi cette insinuation ?

J’ai lu des choses effarantes comme « le spectacle ne plaît qu’aux ados attardés ». Moi, là, je ne sais pas quoi dire, parce qu’à l’Odéon normalement il y a 10% de jeunes. Pour Richard III, il y en a eu 35%. On arrive à faire venir un public plus jeune, nouveaux venus et heureux de ce qu’ils voient (4h30 de Shakespeare quand même…) mais on considère que ce sont des « attardés » …? C’est très laid ça. Et qu’un critique puisse le penser donc l’écrire n’est pas bon signe… Je n’arrive pas à saisir comment une chose qui pour moi est constructive pour le théâtre, pour la culture, ce à quoi j’œuvre, peut être à ce point lynchée. Donc en fait, je ne comprends pas ce qu’une certaine partie de la critique est en train de faire ni comment elle écrit sur mon travail. Je ne comprends pas non plus l’opposition par rapport au populaire. Qu’est-ce que ça voudrait dire « démago » ? En même temps, je m’oppose à une forme de théâtre qui exclut. Il y a des gens qui sont désemparés devant une œuvre de théâtre ou même devant le bâtiment. Et ça, à un moment donné, j’ai envie de dire, à vous, qui êtes une génération au-dessus de moi, vous les critiques, c’était peut-être à vous de faire votre travail, de diminuer cette angoisse ou cette appréhension d’aller dans un théâtre, de donner envie d’aller voir un objet ? Et puis en même temps, je lis que la critique n’est responsable que de 5% du remplissage d’une salle, donc à quoi est-ce qu’elle sert ? Davantage pour le réseau professionnel ? Je vois aussi l’écart hallucinant entre ce que j’entends aux saluts et ce que je peux lire dans certains papiers. Cet écart-là m’interroge. Je ne dis pas que, parce que les gens sont debout, ce que j’ai fait est forcément génial, mais c’est à considérer, cela raconte bien quelque chose… Mais, il a aussi été écrit que je « décérébrais » les gens… voilà comment éluder la question… et puis c’est m’octroyer un gros pouvoir je pense. Vraiment… je ne sais pas quoi dire ni quoi penser. Je suis très circonspect.

  • Pour terminer sur une note plus légère, un conseil bouquin, musique, pièce, expo à voir absolument ?

En ce moment je crois qu’il faut aller voir Lucia di Lammermoor à l’opéra Bastille. Il faut aussi aller voir 2666 de Julien Gosselin –  il y a surement une tournée quelque part – moi j’ai trouvé ça vraiment super. Je vais essayer de lire le bouquin de Raphaël Glucksmann. Il me donne très envie : Notre France, Dire et aimer ce que nous sommes. J’ai l’impression que c’est un livre qui pose des questions sur l’unité. Il y a des choses qui me semblent intéressantes dans ce bouquin.

A écouter ? Un jeune mec, on va me prendre pour un chauvin mais il est Rouennais et il fait du très bon boulot. Même deux rouennais vraiment bien en ce moment : Petit Biscuit et Rilès. Je suis assez admiratif, j’avoue.

Il y a des séries cools aussi : The Leftovers, mon dernier gros coup de cœur ; la première saison de Wayward Pines, ça c’était vraiment bien. C’est une série avec des cliffhangers de fou, tu te dis « c’est impossible qu’ils m’emmènent là où ils veulent m’emmener » et pourtant ils y arrivent. Ils sont très fort. En revanche, la deuxième saison est moins réussie.

Sinon il y a un photographe qui s’appelle Le Turk qui fait du très bon boulot. J’ai acheté son bouquin récemment et je le feuillette : c’est très théâtral, il a un univers qui me plait bien. Et il y a le dernier film de Jodorowsky qui a l’air très beau, La Poésie sans fin. Voilà pour ma petite sélection culture.

Propos recueillis par Juliette Leroy

Crédits photo pour l’en-tête: Jean-Louis Fernandez

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