Thomas Bernhard, aux cimes de la folie

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Sous le nom de Nous sommes repus mais pas repentis, la metteure en scène Séverine Chavrier livre une adaptation spectaculaire de la pièce du dramaturge autrichien Thomas Bernhard, traduite en français sous le titre Déjeuner chez Wittgenstein. Ludwig Worringer revient de Steinhoff, un asile psychiatrique célèbre près de Viennes, pour passer quelques jours auprès de ses deux sœurs dans la maison familiale. Ce séjour se révèle rapidement glaçant, intenable, à l’orée permanente de l’explosion. Comme si la folie de Ludwig menaçait sans cesse de sa contagion…

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Copyright 2016 Samuel Rubio

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Dès le premier repas, une véritable tyrannie se met en place au sein de la fratrie. A travers ces petites situations exaspérantes que les uns font subir aux autres, ces remarques cinglantes si propres au microcosme familial. « Va me chercher ça là-bas, tu veux bien ? tu serais si gentil… Comment ça tu ne trouves pas ? Mais tu es un incapable mon pauvre, c’est pas possible, allez, cherche enfin ! Maman avait raison quand elle disait que tu n’arriverais jamais à rien ! … Ah non c’est bon, en fait. Il était juste là. » Petits enfers du quotidien, que chacun connaît bien lorsqu’il a expérimenté la vie de famille, mais qui prennent sous le glas de la folie de Ludwig une tournure extrêmement inquiétante. Ce jeu oppressant, mêlé à la beauté chaotique du décor – un véritable fatras – place le spectateur sous une tension permanente.

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Copyright 2016 Samuel Rubio.

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La mise-en-scène à la fois ingénieuse, monumentale et crispante de Séverine Chavrier sert ce climat délétère et instable, sur lequel plane en permanence le spectre de la folie généralisée. Munis d’immenses bottes en caoutchouc, le frère et les deux sœurs ne cessent de piétiner la vaisselle étendue au sol dans la salle à manger. La musique de Wagner est omniprésente. On pense à la petite phrase de Woody Allen sur l’invasion de la Pologne. Ludwig tape de façon récurrente sur la table d’un poing qui semble ébranler chaque fois un peu plus la santé mentale de ses sœurs. Le piano de Séverine Chavrier se mêle joliment à cette explosion sonore, afin de l’adoucir, mais accompagnant souvent l’attente de répliques plus cinglantes encore.

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Copyright 2016 Samuel Rubio

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Eructant, bruyant, exaspérant, la performance de Laurent Papot dans le rôle de Ludwig offre une incarnation de la folie d’une ingéniosité rare. De cet état si difficile à interpréter, Laurent Papot restitue l’inquiétante instabilité, tout en flirtant sans cesse avec la canaillerie et l’inconséquence propres au monde de l’enfance.

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Copyright 2016 Samuel Rubio.

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Ce Déjeuner chez Wittgenstein signé Séverine Chavrier est loin d’être une pièce par laquel on se laisse facilement happer. L’instabilité permanente, propre à la folie régnante, y est pour beaucoup. La pièce est, globalement, l’antithèse de la clarté. Elle constitue plutôt un labyrinthe dans lequel les références aux plus grands musiciens allemands se mêlent aux réminiscences de la guerre. Une troublante scène de viol, hallucinée, survient soudain, comme un flashback, sans que l’on ne comprenne bien à quel passé elle appartient précisément. Mais la pièce de Séverine Chavrier est pleine de trouvailles, d’éclats d’innovation théâtrale. Chavrier et ses acteurs ont travaillé jeu, mise-en-scène et scénographie avec un soin et une inventivité certes très sombres, mais tout aussi rares. Déjeuner chez Wittgenstein ne se laisse pas saisir aisément dans sa globalité, cependant percent, par alternance, la performance des acteurs et l’inventivité de la mise en scène. Il y a bien sûr la virtuosité de Laurent Papot, sans cesse déchaîné, qui tempêtera jusqu’au bout contre le conformisme et les conservatismes culturels ; mais aussi la présence aigre-douce et la voix si envoûtante de Marie Bos, en sœur avec laquelle Ludwig se laisserait peut-être aller à l’inceste. Enfin, ce vaste chaos qui prend place sur la scène a une dimension fascinante, attirante et sublime… Jusqu’au dénouement, qui relève du coup de génie théâtral.

Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein), de Thomas Bernhard. Conception Séverine Chavrier. Avec Marie Bos, Séverine Chavrier, Laurent Papot. Jusqu’au 29 mai au Théâtre de l’Odéon, Ateliers Berthier.

Marianne Martin

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