The Tribe (Plemya) – Myroslav Slaboshpytskiy

the_tribe

The Tribe (Plemya), de Myroslav Slaboshpytskiy – Les hommes préfèrent les blondes

3,5 / 5 artichauts

Sergueï demande son chemin avec difficulté. Il se rend dans une école où, comme lui, tous les élèves sont sourds et muets. Nous le suivons et nous arrivons dans cet établissement glauque aux allures quasi post-apocalyptiques de la banlieue de Kiev. La lumière clignotante remplace la sonnerie. Dès son arrivée, il est approché par les autres élèves dont les activités principales se révèlent être la prostitution et les trafics. Sergueï fait son entrée dans ce microcosme sombre et exigeant, où la moindre erreur est rédhibitoire.

Ce film est en langue des signes, et « il n’y a ni sous-titres, ni explications », comme le générique de début le fait remarquer. Dans The Tribe, Grand Prix de la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2014, le spectateur est forcé de donner un sens à ce qu’il voit. Le réalisateur impose non pas l’interprétation des scènes, mais dirige le regard du spectateur. Au moyen de plans-séquences époustouflants de déplacement et de vérité, le spectateur suit les personnages qui déambulent sur « leur » territoire, au son de leurs pas lourds.

tribe 1

Voulu comme un hommage au cinéma muet, The Tribe impressionne en premier lieu par sa maîtrise du son. Alors qu’aucune musique ne vient enrichir les longs couloirs sales et le ciel gris, Myroslav Slaboshpytskiy parvient à faire parler les objets et le décor. Le lit qui craque et les volets claquent.

Le film propose une réflexion sur le corps du comédien. Ils crient avec les bras et murmurent avec les doigts. Il s’agit d’un jeu différent et très expressif, que l’ajout de la parole rendrait risible et médiocre.

The Tribe est aussi une histoire d’amour, parfois à sens unique. Sergueï refuse qu’Anna revête son costume de la nuit. Il la veut seulement pour lui. Elle proteste car elle a besoin de cet argent pour réaliser son rêve : émigrer en Italie. Ces scènes de « démarchage » de routiers sur une aire d’autoroute sont impressionnantes d’intensité et de complexité.

tribe 2

Le réalisateur semble afficher fièrement ses choix audacieux. Il en découle un film inattendu, déroutant et imposant sur un milieu violent et passionnel. L’amour se passe sur un bout de tissu dans la chaufferie. L’avortement clandestin et sa dizaine d’aiguilles infiltrées sans ménagement, qui dérange volontairement le spectateur, fait partie intégrante du tableau de la violence.

Le réalisateur met en scène le langage universel des pulsions et des sentiments. Cet établissement, où parmi le peu d’adultes, la majorité est corrompue, ressemble à une jungle sans merci. Il s’agit d’un film noir (même dans sa lumière grisâtre) qui dépeint une jeunesse ukrainienne prête à tout pour échapper à un avenir sombre, pour s’évader. Ils tentent de forcer les portes d’un monde souvent hostile, où les camions reculent en silence.

A sa grande surprise, le spectateur est tenu en haleine par l’histoire bien rythmée de ces personnages. Malheureusement, le film pêche par sa longueur. Le souffle dramatique se perd dans la dernière vingtaine de minutes où les péripéties ne rebondissent plus aussi bien. Il faut cependant retenir le coup de force réussi de Myroslav Slaboshpytskiy et les performances formidables de Grigoriy Fesenko, de Yana Novikova et de tous les autres. A grands coups de plans-séquences et de tables de nuit, il signe un film lourd et prenant.

Augustin Hubert

Leave a Reply