L’épopée intérieure du ventriloque

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Gisèle Vienne a un parcours éclectique, étrange mais passionnant. Après des études de musique et de philosophie, elle étudie les arts de la marionnette, à partir desquels elle travaille depuis plus d’une dizaine d’années. Après être passée par la danse avec des spectacles tout à fait étonnants (Showroomdummies – CCN Ballet de Lorraine par exemple), elle revient à une forme peut-être plus traditionnelle de la marionnette dans The Ventriloquists Convention. Dans cette nouvelle création, elle collabore avec la Puppetentheater Halle, brillante troupe allemande de marionnettistes ; avec, une fois de plus, Dennis Cooper à l’écriture. Un mélange détonant et passionnant présenté au MCA Chicago et du 27 novembre au 4 décembre au Théâtre des Amandiers à Nanterre.

Photo: Estelle Hanania

Photo: Estelle Hanania

The Ventriloquists Convention est travaillé, comme le dit Gisèle Vienne elle-même, comme une reconstitution partielle d’une vraie convention de ventriloques qui a lieu chaque année à Venthaven, aux Etats-Unis. Dans cette intrication de documentaire et de fiction on découvre la galerie de personnages qui forme cette étrange réunion, au fil de leur présentation et de leurs numéros. Trois voix se dégagent alors ; la voix du marionnettiste, la voix de la marionnette, et une sorte de troisième voix désincarnée proférée par la marionnettiste sans qu’il ne l’attribue à quelque chose de concret, comme l’indique Nils, vraisemblable coordinateur de cette journée. Une sorte de voix qui émerge du ventriloque alors qu’il manipule, comme une pensée jusqu’ici camouflée qui émerge sans vraiment que l’individu dont elle provient s’en rende compte. Par ces voix, on divise les strates d’un « moi » complexe qui s’expriment toutes ici ; moi superficiel, moi profond encore palpable consciemment et un inconscient, qui, lui, doit dépasser les mécanismes du conscient par l’outil cathartique qu’est la marionnette.

Conférence des Ventriloques à Venthaven

Conférence des Ventriloques à Venthaven

Au fil de cette convention de ventriloques, le moi se dénude. Alors qu’on part des jeux sociaux les plus élémentaires, petit à petit se dévoilent des rancœurs tenaces, des jalousies, et autres mesquineries. Puis, l’axiome exposé au début du spectacle s’inverse dans une logique presque mécanique, fascinante, parfois angoissante, et souvent touchante : le ventriloque arrête de faire parler sa marionnette pour que celle-ci achève de le disséquer jusque dans ses recoins les plus sombres, ses regrets les plus douloureux, jusque dans ses plaies ouvertes dont on se plait à penser qu’elles ont cicatrisé ; jusque dans ses refoulements les plus lointains; refoulements qui dévoilent des protagonistes à la sensibilité à fleur de peau qui luttent avec le spectre de leurs maux, comme on tenterait d’éradiquer d’opiniâtres kystes toujours bien palpables en surface.

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Photo: Falk Wenzel

On ressort du spectacle de Gisèle Vienne comme après une séance de psychanalyse, éprouvé mais étrangement soulagé d’avoir vu ces douleurs mises en lumière, comme si ç’avait été les nôtres. Un spectacle frappant qui déshabille le conscient et l’inconscient d’une manière des plus originales.

Bertrand Brie

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