The Revenant – Alejandro Gonzalez Inarritu

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Même en faisant tous les efforts du monde, difficile d’aller voir The Revenant sans déjà en connaître par avance une partie du contenu, la promotion monstre en ayant livré des secrets et en donnant une image relativement faussée. Mais ne vous y trompez pas, allez y sans à priori, vous y trouverez forcément davantage que ce à quoi vous vous attendiez.

The Revenant est un objet cinématographique hors du commun, qu’il faut évidemment vivre sur grand écran plutôt que de le télécharger 3 semaines avant sa sortie officielle et de le regarder en basse définition sur un petit écran d’ordinateur. L’expérience est visuelle, sensorielle, violente et exigeante. Dès les premières minutes, on se retrouve scotchés à nos sièges par la puissance qui se dégage de la scène d’ouverture, scène d’attaque dont la menace se trouve hors-champ, nous privant ainsi de savoir de qui et d’où elle vient. Puis nous nous engageons dans un périple de 2h30 qui nous mène de surprises en surprises. On pense qu’on a atteint le plus haut niveau lors d’une scène alors que la scène suivante nous emmène plus loin encore. J’ai ressenti pour ma part l’impression presque corporelle d’être dans un cours d’eau, tantôt agité et tantôt plus doux, et de me laisser guider, entrainer par l’action d’une fluidité sidérante.

http://www.allocine.fr/film/fichefilm-182266/photos/detail/?cmediafile=21241179

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L’image du cours d’eau apparait dès la première seconde du film. La caméra le remonte à contre courant, et c’est un mouvement que vont suivre les personnages. Ceux-ci vont en fait, devant nos yeux, subirent une régression, une perte du langage et de tout ce qui les rend civilisés pour aller vers ce qu’ils ont de sombre, de cruel et d’incontrôlé. C’est un passage de la civilisation à l’animalité rendu nécessaire pour mieux retrouver, entre ces deux entités, ce qui constitue l’humain dans ses fragilités et dans ses forces. C’est également une régression des forces vitales des personnages, ceux-ci se situant dès le début dans une énergie de survie et déclinant devant nos yeux. Mais une fois encore, les blessures et les dépérissements ne sont que la mauvaise face de renaissances et de transcendances. Le revenant, celui qui meurt symboliquement et revient à la vie, connait une seconde naissance dans le sang et les entrailles d’un cheval mort. Chaque action de vie a son pendant morbide. C’est donc bien à une marche funèbre qu’on peut associer la trajectoire des personnages, déclin et déploiement d’énergie, boue et lumière se côtoyant sans cesse pour nous faire approcher nos limites et ce qu’elles ont de grandioses. Expérience à la fois surhumaine et très humaine, donc.

Tout du long, le film nous agrippe de par son intensité. L’émotion est de plusieurs natures. Elle est d’abord visuelle. Les mouvements de la caméra nous surprennent et expérimentent des placements et des chorégraphies étonnantes ; ils sont à saluer très bas car ils contribuent pour une grande partie à faire la rudesse et la beauté de ce périple. Les gros plans côtoient la beauté de paysages immenses, immensité de la nature face aux tous petits hommes, et violence des Hommes telle qu’elle remue la nature. La majuscule semble s’imposer pour qualifier les personnages d’Hommes et pas d’hommes, les protagonistes en lutte devant nos yeux incarnant de grandes entités symboliques aussi bien que des identités et trajectoires personnelles. C’est ce qui est source d’une deuxième forme d’émotion devant The Revenant : l’impression de voir danser devant nous l’Humanité incarnée. L’Homme, dans ce qu’il a de hautement spirituel et de bassement brutal, sauvage, animal, nous apparait ici, incarné par des acteurs irréprochables. Les performances de Tom Hardy et de Leonardo di Caprio, cela va sans dire, nous font les regarder avec la plus grande attention. Ils sont sans cesse habités par deux comportements. Un comportement transcendant, en quête d’une forme de divin trouvé dans la religion, la nature ou la puissance de l’amour, nous apparait à travers certaines scènes plus oniriques ainsi que plusieurs plans dans lesquels la caméra, placée aux pieds des arbres, semble chercher le ciel et en être en même temps écrasé ; et un second comportement animal, qui autorise tout ce qui peut naître des pulsions morbides et violentes de tous les personnages. A cet égard, le film se prive de tout manichéisme avec une grande agilité. On ne saurait dire que l’on a plus de connivence ou d’identification morale avec un personnage plutôt qu’un autre, tous ayant pour leur compte des intérêts très légitimes et des fautes irréparables.

Ce qui se déroule devant nos yeux est inclassable, à la fois blockbuster dans le caractère massif et imposant des images et de la maitrise technique, et œuvre hautement spirituelle. Si l’on ne peut pas résumer à un genre ce qu’est The Revenant, on peut au moins le classer parmi les films qui sont d’une exigence redoutable, qui ne ménagent pas le spectateur et lui accordent une place de choix : celle non pas du juge, non pas de l’arbitre, mais du témoin époustouflé, celui à qui la dernière image semble souffler « à toi de jouer maintenant ».

Azilys Tanneau 

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