The Girls, Emma Cline

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Le 9 août 1969, l’assassinat brutal de Sharon Tate par la « famille Manson » met fin aux rêves des années 60. Les communautés hippies disparaissent peu à peu, et un sentiment d’insécurité s’empare de l’Amérique. Les trois femmes responsables du meurtre, alors âgées de 20 ans, marquent les Etats-Unis de façon indélébile tandis que le meneur du groupe, Charles, devient une icône médiatique.

Près de 40 ans plus tard, ce fait divers inspire un premier roman brillant. Plutôt que de s’attarder sur la figure éculée du chef de groupe charismatique, Emma Cline part du point de vue des fameuses « Manson girls », ces jeunes filles studieuses, issues pour la plupart de la bourgeoisie californienne, qui abandonnent leur famille pour se jeter dans les bras d’une secte. Là, entre sexe, alcool et ecstasy, elles se perdent peu à peu, bientôt poussées aux meurtres. Cependant, plutôt que de se faire l’esclave d’un récit réaliste et embourbé dans les détails sanglants, l’auteure prend de la distance avec les faits réels et s’attarde plus sur le portrait psychologique de ses personnages.

L’histoire, racontée avec 20 ans de recul à la première personne, permet de jeter un regard plus froid et distancié sur les passions adolescentes. Evie Boyd, une jeune femme ayant fait partie du groupe sans pour autant commettre aucun crime, se remémore sa jeunesse et raconte comment elle a fini par franchir les frontières très poreuses qui séparent le bien du mal. On ne peut bien sûr s’empêcher de faire un parallèle avec les histoires d’embrigadement plus récentes, et le livre, sans jamais s’attarder sur nos problèmes contemporains, reste d’une actualité bthe-girls-emma-clinerulante. Le style, à la fois dépouillé et poétique, permet de donner un ton élégiaque aux tiraillements identitaires des personnages, à la fois vains et touchants. Leur solitude, leur manque de repère, leur obsession morbide de la célébrité l’emportent toujours sur ce qui leur reste de moralité. Si Evie Boyd s’en sort, c’est par hasard et presque malgré elle. Sans jamais noyer le lecteur dans la complexité, l’auteure égrène des images originales qui donnent un ton unique au roman.

Enfin, la mise en regard de deux époques permet, grâce à une narration subtile, d’inscrire l’ouvrage dans une réflexion plus globale sur la condition féminine. Si Evie à 14 ans se laisse facilement séduire par un manipulateur plus âgé qu’elle, le lecteur réalise que 20 ans plus tard, elle reste malgré elle l’esclave d’un certain regard masculin.

Nicolas Simon

The Girls, Emma Cline, Quai Voltaire, La Table Ronde, 336 pages, 21 €

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