Tchekhov, notre contemporain: la Mouette d’Ostermeier

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Medvendenko et Macha s’apostrophent, comme au début du texte de Tchekhov. L’instituteur, maladroit et éternel râleur, adresse à la jeune domestique, qu’il tente de séduire, la réplique écrite par l’auteur russe : « Pourquoi est-elle toujours vêtue de noir ?». Mais bientôt leur dialogue prend une tournure très éloignée de la Russie de la fin du siècle dernier. « – Ça me rappelle l’histoire de ce chauffeur de taxi syrien… », commence Medvendenko, friand en digression et en logorrhée pseudo-philosophique. « – Non mais tu crois vraiment que c’est le moment de parler de la Syrie ? » le coupe Macha, regardant le public comme pour le prendre à témoin. Ainsi débute donc La Mouette d’Ostermeïer : dans un théâtre de l’immédiat. Bénédicte Cerruti et Cédric Eeckhout développent un jeu fidèle aux personnages de Tchekhov, et même des partis pris très intéressants. Cependant, ils nous parlent à travers des micros. C’est une parole de l’instant, née de ce face-à-face avec le public. On pense à Nuit Debout.

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photo © Arno Declair

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« Ce n’est pas du Tchekhov ça ! » Une exclamation de spectateurs indignés fuse soudain dans la salle. Les acteurs sont ébranlés, leur jeu se brouille momentanément, un malaise sourd s’installe dans la salle. Mais en réalité, quel formidable effet d’écho avec la scène suivante du texte de Tchekhov… Alors que le jeune dramaturge Treplev présente à ses proches sa dernière création, qu’il veut en rupture avec le théâtre des aînés, ce sera à sa mère de crier en pleine représentation un cri d’indignation contre cette « avant-garde » ridicule. La réflexion contenue dans La Mouette sur les conflits générationnels,  la rivalité entre Modernes et Anciens, a pris ce soir-là à l’Odéon une fascinante dimension méta-théâtrale.

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LA MOUETTE Mise en scène: Thomas Ostermeier Traduction et adaptation: Olivier Cadiot, Thomas Ostermeier Musique: Nils Ostendorf Scénographie: Jan Pappelbaum Dramaturgie: Peter Kleinert Costumes: Nina Wetzel Lumière: Marie-Christine Soma Peinture: Katharina Ziemke Assistanat mise en scène: Elisa Leroy, Christèle Ortu Construction du décor: Atelier du Théâtre de Vidy Avec: Bénédicte Cerutti Valérie Dréville Cédric Eeckhout Jean-Pierre Gos François Loriquet Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française Mélodie Richard Matthieu Sampeur Et Marine Dillard (peinture) Copyright by Arno Declair Birkenstr. 13 b, 10559 Berlin Telefon +49 (0) 30 695 287 62 mobil +49 (0)172 400 85 84 arno@iworld.de Konto 600065 208 Blz 20010020 Postbank Hamburg IBAN/BIC : DE70 2001 0020 0600 0652 08 / PBNKDEFF Veröffentlichung honorarpflichtig! Mehrwertsteuerpflichtig 7% USt-ID Nr. DE 273950403 St.Nr. 34/257/00024 FA Berlin Mitte/Tiergarten

photo © Arno Declair

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S’en suit le grand moment de Mathieu Sampeur, dans le rôle de Treplev. Passant à son tour derrière le micro, il adresse une lourde charge au théâtre contemporain tel que nous le connaissons aujourd’hui, et qui ne cesse de s’homogénéiser. Déclenchant quelques éclats de rire, il revient sur ces clichés récurrents, « ces acteurs qui déclament derrière un micro, dans une mise-en-scène minimaliste, de longs monologues philosophiques que l’acteur n’a d’ailleurs jamais écrit ». Cette fois, l’hilarité est générale. Ce théâtre de l’instant, proche de la prise de parole en public, associé à la méta-théâtralité développée par Ostermeïer a quelque chose de jouissif. Le texte de Tchekhov (traduit/adapté et largement modernisé par Olivier Cadot) tout comme la mise-en-scène continuent par la suite à être parsemés de clins d’œil, du 49.3 à la dépouille d’animal de la ferme sanglante qu’aiment à exposer sur scène Roméo Castellucci. Il y a quelques facilités, peut-être, et bien-sûr le texte de la Mouette se suffit à lui-même. Cependant, cette scène au cours de laquelle Arkadina lit avec lassitude au médecin Dorn et à la sombre Macha un passage de Plateforme de Houellebecq, décrivant la vitalité sexuelle déclinante des Occidentales, confère à l’éternel ennui des personnages tchekhovien une teinte intelligemment moderne.

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LA MOUETTE Mise en scène: Thomas Ostermeier Traduction et adaptation: Olivier Cadiot, Thomas Ostermeier Musique: Nils Ostendorf Scénographie: Jan Pappelbaum Dramaturgie: Peter Kleinert Costumes: Nina Wetzel Lumière: Marie-Christine Soma Peinture: Katharina Ziemke Assistanat mise en scène: Elisa Leroy, Christèle Ortu Construction du décor: Atelier du Théâtre de Vidy Avec: Bénédicte Cerutti Valérie Dréville Cédric Eeckhout Jean-Pierre Gos François Loriquet Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française Mélodie Richard Matthieu Sampeur Et Marine Dillard (peinture) Copyright by Arno Declair Birkenstr. 13 b, 10559 Berlin Telefon +49 (0) 30 695 287 62 mobil +49 (0)172 400 85 84 arno@iworld.de Konto 600065 208 Blz 20010020 Postbank Hamburg IBAN/BIC : DE70 2001 0020 0600 0652 08 / PBNKDEFF Veröffentlichung honorarpflichtig! Mehrwertsteuerpflichtig 7% USt-ID Nr. DE 273950403 St.Nr. 34/257/00024 FA Berlin Mitte/Tiergarten

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Par ailleurs, la trame de la Mouette est interprétée de façon magistrale. Il y a donc cette note piquante et si actuelle, que portent notamment Valérie Dréville, en Arkadina tragi-comique, diva bourgeoise, capricieuse et si cruelle, et Sébastien Pouderoux, en hilarant bobo fort satisfait de lui-même. Mais Ostermeier a également tenté de prendre en compte les petites mais véritables tragédies que constituent à eux-seuls les destins de personnages secondaires, tels que Macha et sa tristesse, infinie et silencieuse, et Sorine, souffrant dans l’ombre de sa célébrité de sœur, Arkadina. Bénedicte Cerruti incarne une Macha aux larmes incessamment contenues, irradiant sur scène d’une forte présence. Cette force est un peu moins présente chez le Sorine de Jean-Pierre Gos, qui n’en est pas moins touchant. Quant à Mélodie Richard en Nina, elle est un véritable OVNI. L’air perpétuellement hagard, on se demande souvent si son jeu tient du génie ou passe complétement à côté du personnage de Nina. Sa sensibilité, son jeu, éclairent en tous cas le personnage de pistes de recherche nouvelle, vers une jeune fille particulièrement perdue, assez abrupte, mais tendue d’une façon presque sauvage, violente, tendue vers un inébranlable rêve de gloire.

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photo © Arno Declair

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La Mouette d’Ostermeier donne la pêche, innove, se joue des codes du théâtre. Les clins d’œil à notre modernité, peut-être parfois un peu faciles, donnent au texte de 1896 une teinte rock, résolument jouissive. D’autant plus que les acteurs sont pour la plupart très bons – une mention spéciale à Valérie Dréville et Bénédicte Cerruti. Ostermeier utilise le matériel formidable de La Mouette pour la transformer en une fable transposée dans le temps présent. Celui de Houellebecq et du 49.3, mais dans lequel les conflits entre générations, les amours perdues et les rêves avortés demeurent des variables intemporelles. Ostermeier met finalement en exergue l’universalité du texte d’Anton Tchekhov.

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