Tatoueurs Tatoués – Musée du quai Branly

Alors que Zlatan arbore depuis peu ses nouveaux tatouages (oui, l’accroche de cet article est bien composée de Zlatan) pour une action caritative, la question des dessins indélébiles sur le corps se fait plus forte et plus pressante. Tout ce qui tourne autour de Zlatan, de toute façon, mérite en effet d’être questionné, interrogé et développé. Pourquoi ? Parce-que c’est Zlatan. En italique, et oui monsieur. Pour les tatouages, c’est l’exposition Tatoueurs Tatoués qui s’y colle et qui bat actuellement son plein au Musée du quai Branly jusqu’au 18 Octobre 2015. Une superbe exposition qui mérite que tout le monde s’y déplace. Pas d’excuse, c’est gratuit.

Les plus :

  • Une organisation d’exposition originale, ambitieuse et très bien menée.
  • Un effort pédagogique et ludique précieux pour les parents, les grands-parents, les oncles et tantes, les grands frères et grandes sœurs (et autres) qui souhaitent emmener un enfant dans une très belle exposition.
  • De nombreux formats et de nombreuses ressources qui donnent une exposition très riche !
  • Mention spéciale à la salle vidéo sur les side-show d’aujourd’hui, qui forment un sujet d’exposition à eux-seuls.

Les moins : 

  • Pas de continent africain, qui pourtant apparaît bien sur la carte des continents. Où est l’Afrique (bordel) ? Pas d’explication de l’absence de l’Afrique.
  • On se marche dessus en début d’exposition. Une crise d’espace dans le gigantesque Musée du Quai Branly, un paradoxe.

Note : 4 artichauts et demi sur 5

Tatoueurs, Tatoués est une exposition singulière. Elle n’entre pas dans les codes de l’exposition anthropologique ou sociologique, un peu classique et manquant de vie à cause de son intérêt uniquement universitaire. Le tatou, terme polynésien qui nous fait dire «tatouage» aujourd’hui, est abordé sous de nombreux formats et manières. Ce choix d’organisation, c’est évidemment celui des commissaires d’exposition, qui ne sont pas, eux non plus, vraiment classiques. Anne et Julien sont en effet les rédacteurs en chef et créateurs de la revue Hey ! revue d’art moderne et de pop culture. Ils ont été invités par le Musée du Quai Branly (qui a donc une politique culturelle admirable) qui leur a donné carte blanche autour du tatouage. Anne et Julien ont donc déconstruit l’unité conventionnelle de l’exposition. La problématique est toutefois bien unique: elle vient questionner l’émergence du tatouage dans différentes cultures du monde, sa disparition partielle du fait de la colonisation, mais surtout le resurgissement du tatouage depuis les années 90 en Occident.

Motif de tatouage sur un buste féminin, Tin-Tin,  2013 Silicone © musée du quai Branly, photo Thomas Duval
Motif de tatouage sur un buste féminin, Tin-Tin, 2013
Silicone
© musée du quai Branly, photo Thomas Duval

La déconstruction se fait par exemple dans la chronologie. Ainsi, en guise d’accroche, c’est le tatouage dans la culture occidentale au XXème et XXIème siècle qui est à l’honneur. Entre motif de domination, à la manière d’un « biopouvoir » (Foucault) dans les camps de la mort ou sur certains criminels, et motif de résistance symbolique de ces mêmes criminels (les photographies des tatouages des Apaches parisiens sont superbes), le ton est donné : le tatouage a un grand rôle social. Aujourd’hui comme durant tout le XXème siècle, on est fasciné et on vient admirer dans les cirques l’homme et la femme tatoués, souvent cracheurs de feu ou avaleurs de sabres. Le tatouage est aujourd’hui démocratisé, et les tatoués sont toujours plus nombreux et portent de moins en moins l’étiquette de «déviants» (Becker).

Projet de tatouage sur toile, Freddy Corbin, 2013 Peinture sur toile de lin © musée du quai Branly, photo Claude Germain
Projet de tatouage sur toile, Freddy Corbin, 2013
Peinture sur toile de lin
© musée du quai Branly, photo Claude Germain

Puis l’exposition change de perspective : on quitte l’Occident et l’analyse sociale du tatouage aujourd’hui pour une approche géographique. On se promène avec plaisir entre les cultures du tatouage japonais, chicano, maori… On apprend aussi que le tatouage est un combat, en Occident, de passionnés, peu nombreux, photographes, tatoueurs, originaux qui y ont tout de suite vu une grande dimension esthétique. L’approche géographique se veut plus anthropologique et sociologique (classique pour un musée comme le Quai Branly, « musée des arts et civilisations où dialoguent les cultures »). Cette approche est contrebalancée doublement : d’abord, par les premières salles sur le tatouage de nos jours ; ensuite, par la présence tout le long du parcours d’œuvres réalisées pour l’exposition par des artistes-tatoueurs sur des modèles en silicones de bras et de jambes ou sur des toiles. Les photos, les outils, les vidéos, les dessins, les tatouages, s’enchainent parfaitement et c’est un tourbillon de cultures, de couleurs, et d’art qui nous emmène. Tatoueurs, tatoués est une exposition complète, complexe, qui soulève de nombreux sujets d’expositions futures. Chacun est touché par un moment précis de l’exposition, par un tatouage, une photo ou une vidéo précise. Cette multiplicité et cette richesse sont une grande réussite de l’exposition.

 Le capitaine Costentenus tatoué par l'ordre de Yakoob-Beg, France XIX ème siècle, Litographie, papier entoilé, © Fonds Dutailly, Ville de Chaumont
Le capitaine Costentenus tatoué par l’ordre de Yakoob-Beg,            France XIX ème siècle                                                                         Lithographie, papier entoilé,                                                                               © Fonds Dutailly, Ville de Chaumont

La désoccidentalisation que le musée du Quai Branly crée chaque jour est essentielle aux questionnements de l’art. «Tatoueurs tatoués » quitte l’Occident pour mieux questionner nos codes esthétiques. Le tatouage est encore considéré par certains occidentaux comme «de l’art sur du lard» (pour reprendre l’expression d’un tatoué-performeur visible sur une vidéo de l’exposition). De nombreux tatoueurs occidentaux ont contesté, au début du XXème siècle, la classification du tatouage comme « art populaire » en opposition à « l’art dominant, l’art savant ». La position des commissaires d’exposition, qui viennent de la pop culture, est évidemment de considérer que le tatouage est un art qui brouille les frontières entre art savant et art populaire. Le tatouage est en effet un « art savant, dominant » au Japon, en Polynésie, en Océanie… C’est la légitimité d’un art qui est en question. L’entrée du tatouage au musée du quai Branly, pour des raisons esthétiques et non pas uniquement anthropologiques et sociologiques, est un grand progrès, comparable à l’entrée du street-art dans des galeries. La présence d’œuvres d’artistes-tatoueurs comme Yann Black, qui se réclame « à la croisée de l’expressionnisme allemand, du constructivisme russe et des dessins d’enfants », vient bien légitimer l’art du tatouage (et contester la distinction entre art populaire et art savant), avec des artistes à l’esthétique réfléchie et qui n’ont pas grand chose à envier à la peinture.

Vassili Sztil, du Pôle Culture du SPIV.

La page du Pôle Culture : https://www.facebook.com/culturespiv

Written By
More from artichaut

Le Festival Chorus en Interview – Camp Claude

Sur un fond de Feu! Chatterton qui est en train de passer...
Read More

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *