La reprise de Tartuffe à l’Odéon: un bel hommage à Luc Bondy

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Pour cette saison 2015-2016, Luc Bondy voulait mettre en scène Othello de Shakespeare. Son état ne lui avait finalement pas laissé d’autres choix que de renoncer à ce projet. C’est donc son Tartuffe qui fait son retour sur la scène des ateliers Berthier, après avoir séduit le public en 2014. Mais la disparition du metteur en scène en novembre dernier laisse cette production quelque peu orpheline et donne à cette programmation imprévue un tout autre caractère.

Tartuffe par Luc Bondy, c’est avant tout une histoire de famille. Une famille qui fait preuve d’un dévouement total, prête à tout pour ramener un père à la raison. La mise en scène insiste tout particulièrement sur la force de ces liens naturels. Luc Bondy a d’ailleurs fait le choix d’installer son Tartuffe dans une salle à manger, pièce hautement symbolique, à la fois lieu de rencontre, de réunion et de partage. La représentation débute notamment par un repas qui réunit l’ensemble des membres de la famille autour d’une grande table, à l’exception d’Orgon. Mais ce dernier menace la sérénité du foyer par son obsession pour Tartuffe et à mesure que les liens familiaux se fragilisent, les tables se déplacent, devenant ainsi des obstacles malgré eux. La salle à manger, à force de se déconstruire, finit par devenir un terrain de manipulation.

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Audrey Fleurot et Micha Lescot photo de répétition, janvier 2016 © Thierry Depagne

Dans ce cadre-là, Elmire, entourée de son beau-frère, de ses enfants et de sa suivante, emploie corps et âme pour ouvrir les yeux de son mari. Car le problème vient bien de là: Orgon est aveugle. Le Tartuffe de Luc Bondy n’a en effet rien d’ambigu ni même d’ambivalent dans son comportement, c’est un pur opportuniste. Pieds nus, ventre à bière et cheveux gras, il a de quoi nous étonner à son entrée sur scène. Mais au delà des apparences, c’est un personnage insolent, grossier et pervers qui se dévoile. Inutile d’être savant pour le remarquer. Il est à ce point exécrable qu’on en vient à se demander ce qui cloche vraiment chez Orgon pour ne pas remarquer une telle évidence et s’obstiner à voir en la personne de Tartuffe un être intègre, dévôt et exemplaire. Luc Bondy nous amène finalement à nous interroger sur la figure du père de famille: un père qui, en dépit de la lucidité de ses proches, persiste dans le déni et pousse sa famille aux côtés du dangereux Tartuffe. Heureusement, les liens familiaux finissent par triompher: ainsi la pièce s’achève-t-elle à nouveau par un grand repas de famille, durant lequel Orgon, honteux et rongé par le remords, ne trouvera pas les mots pour exprimer sa peine mais restera chaleureusement entouré des siens.

photo de répétition, janvier 2016 © Thierry Depagne

Photo de répétition, janvier 2016 © Thierry Depagne

Pour cette reprise, Micha Lescot retrouve le rôle titre et c’est un véritable bonheur de le revoir tant il aura marqué de sa personnalité cette production. Le reste de la distribution a été quant à elle en partie renouvelée: l’actrice Audrey Fleurot campe une Elmire pleine de prestance et de dignité, et Samuel Labarthe est très efficace en père de famille obstiné, manipulé puis désabusé. On relèvera surtout la performance de Chantal Neuwirth, délicieuse dans le rôle de Dorine et qui insuffle presque à elle seule le dynamisme des deux premiers actes, jusqu’à l’entrée en scène de Tartuffe. Néanmoins, si l’on ne s’ennuie jamais durant la pièce, la direction d’acteur semble parfois un peu brouillonne et l’ensemble présente encore quelques maladresses.

Dans l’ensemble, Marie-Louise Bischofberger et Vincent Huguet, les deux collaborateurs artistiques de Luc Bondy qui ont repris cette production avec beaucoup de force et de courage, nous offrent un spectacle digne du défunt metteur en scène. Il s’agit là assurément d’un bien bel hommage.

Christophe Zhang

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