Swagger : une pépite made in Aulnay-sous-Bois

© Rezo Films

Peu savent que le bien connu « swag » provient de « to swagger », verbe apparu pour la première fois dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare :

PUCK

What hempen home-spuns have we swaggering here,
So near the cradle of the fairy queen?

Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons, si près du lit de la reine des fées?

SHAKESPEARE – Le Songe d’une nuit d’été

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© Ronan Merot

« Swagger » signifie donc « fanfaronner », « parader », « marcher avec une allure fière ». C’est la « fierté balancée à la face du monde » de 11 enfants et adolescents du collège Claude Debussy d’Aulnay-sous-Bois (93) que le film d’Olivier Babinet s’attache à capturer. Leurs prénoms ? Aïssatou, Mariyama, Abou, Nazario, Astan, Salimata, Naïla, Aaron, Régis, Paul et Elvis. Et laissez-moi vous dire, ils n’ont rien à envier aux personnages forts de Bande de filles ou Divines.

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ELVIS – © Rezo Films

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NAZARIO – © Rezo Films

NAÏLA - © Rezo Films

NAÏLA – © Rezo Films

SALIMATA - © Rezo Films

SALIMATA – © Rezo Films

Descendant de l’inventeur du goniomètre et réalisateur primé au Festival Premiers Plans d’Angers pour son premier long-métrage, un road movie intitulé Robert Mitchum est mort, Olivier Babinet a été pendant deux ans artiste In Situ au collège Claude Debussy d’Aulnay, chargé par le département de faire vivre l’art entre les murs de cette école de Seine-Saint-Denis. Des liens tissés avec les élèves et des travaux réalisés en cours avec eux est né le désir d’aller plus loin en réalisant un film dont le coeur serait « la parole des enfants ».

À mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Swagger constitue une mosaïque de portraits (longs plans fixes des enfants s’épanchant sur leur vie, l’école, la religion, le racisme etc.) entrecoupée de scènes du quotidien des élèves, chez eux ou au collège (notamment dans la cour de récré). Le tout agrémenté de séquences sorties tout droit de l’imagination du réalisateur. Olivier Babinet laisse libre cours à ses audaces de mise en scène pour donner corps aux paroles des enfants et adolescents. En témoignent ses plans aériens magistraux des tours d’Aulnay-sous-Bois, son incursion dans la science-fiction (drones s’infiltrant dans les tours HLM comme dans un jeu-vidéo apocalyptique) ou encore un superbe aparté musical façon Parapluies de Cherbourg dans les rues bétonnées d’Aulnay.

© Ronan Merot

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On décèle tout le plaisir du réalisateur à filmer les élèves qu’il a côtoyé pendant deux ans, sa volonté de leur rendre hommage, de les faire rayonner dans son film. Et c’est le cas : ils crèvent l’écran. Le réalisateur n’est plus le maître ici, mais l’oreille attentive de ces petites pousses exceptionnelles et déjà bien affirmées. Olivier Babinet réussit dans de longues scènes de récréation à capturer l’essence de l’enfance, dans ce qu’elle a de plus cruel (la mise à l’écart des « losers », les insultes) et de plus fougueux (les rêves, l’exaltation sans fard – comme celle de Régis, passionné par les Feux de l’amour !).

On ne peut qu’avoir les yeux rivés sur la désopilante Naïla pendant son monologue incendiaire envers Mickey (« une horrible souris parlante qui veut dominer le monde« ). Entre les larmes d’Astan et la truculence de Salimata, autant dire que l’émotion est au rendez-vous, tout comme l’humour, jaillissant des vannes spontanées d’ados nullement intimidés par la caméra.

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Le montage dynamique d’Isabelle Devinck insuffle du rythme au documentaire, rehaussé par des musiques entraînantes et insolites (comme « When You Say Goodbye » d’un crooner du rockabilly inconnu au bataillon et seulement doté d’une page Wikipédia en allemand : Jerry Arnold).

On aurait voulu encore plus de portraits bouleversants, et surtout plus d’interactions entre les enfants. On doit trop souvent se contenter d’un montage – certes, magnifique – de leurs jeux de regards, comme s’ils s’écoutaient les uns les autres face à face, ce qui n’est pas le cas. En outre, il est parfois difficile pour le  spectateur de faire la part entre ce qui a été mis en scène ou pris sur le vif.

En résumé, un film inclassable et intimiste, une ode à l’enfance et à la résilience des rêves dans les heures d’abattement comme dans des lieux démunis. Pour reprendre une dernière fois les mots du réalisateur, Swagger n’est pas un film de banlieue, « il nous fait voir le monde à travers le regard de ses enfants« . Ce qui, paradoxalement, donne un bien meilleur aperçu de la vie au-delà du périphérique. Et les enfants ont, depuis, bien grandi et sont même passés par Cannes (sélection ACID) l’an dernier ! Un conte de fées qui, on l’espère, aura de longues et belles répercussions sur leur parcours.

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Il est bon, pour finir, de se rappeler la suite de la réplique de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été :

PUCK

What, a play toward! I’ll be an auditor;
An actor too, perhaps, if I see cause.

Quoi! une pièce en jeu? Je veux être de l’auditoire, et peut-être aussi y serai-je acteur, si j’en trouve l’occasion.

Comme une piqûre de rappel à l’ouverture aux autres, vertu jamais acquise.

Juliet

Bande-annonce : ici

Sources : ici

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